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Un dimanche à Donggala. Sulawesi. Samedi 21 juillet. Jakarta. Cinq heures du matin. Coup de trompette. La maudite sonne. A l’invite de ma montre je me lève et joue le tortionnaire avec le reste de ma troupe. La Senant family sait que voyage ne rime pas souvent avec vacances. Dans un dialecte que je maîtrise depuis peu, Isabelle s’étend et me lance un : - Chemeleu amalouache le plumoileu… Autrement dit, un questionnement cherchant à savoir si c’est déjà l’heure du lever. L’Isabello fracasso est une langue dont les phonèmes sont d’une entité si abstraite, que seul le locuteur comprend la forme sonore. Après dix huit années d’entraînement intensif à parler avec de la semoule cuite dans la bouche je parviens aujourd’hui à déchiffrer le sens de ces phrasées. Notre avion décolle dans deux plombes et nous fait payer physiquement, par l’heure prématurée, le début de notre aventure Indonésienne. Les traits sont tirés, les haleines tièdes. Dans le coltar ; le regard aussi froissé que le tricot de corps avec lequel il a dormi, Loïck tente d’enfiler son pantalon par les bras. Morgann ; elle ; s’apprête à sortir en pyjama, chaussures de marche aux pieds. Ce samedi démarre sous de bonnes augures. Palu, notre destination pour la journée, est une ville se situant sur la côte Ouest au centre de l’ile de Sulawesi. Il est impératif de transiter par Makassar, ce qui nous fait deux avions à prendre aujourd’hui. Nous quittons le quartier de Mangga dua rapidement, les taxis ne manquent pas à Jakarta. La capitale est une cité hallucinante, étourdissante de vie, assommante de bruit. Effrayante. C’est beau une ville la nuit, écrit Bohringer. Avis que je partage aussi, si on veut bien considérer qu’une mégapole soit un paysage. Certes, peu naturel ; mais paysage quand même. L’œil un peu architecte, je trouve toujours un axe à ma perspective. L’âme d’un homme de mer ; je suis un de ceux qui lance le regard comme on jette un filet. Je suis un pêcheur d’images. Et Jakarta est un drôle d’océan. Comme le polypier ; les routes et cathédrales illuminées de la capitale se bâtissent avec les mêmes contraintes géologiques. Chaque col, chaque vallée ou replat est redessiné. Tout se faufile dans les affaissements, dans la moindre brèche géographique, tout doit trouver la voie la plus simple. La circulation ondule, par ses scintillements, à la manière d’un serpent corail. Chaud par ses couleurs, dangereux pour celui qui croise sa route. Jamais je ne pourrais conduire ici. A moins d’être suicidaire. Trottoirs, contre bas ou avenue asphaltée ; tout est passage. Nous arrivons à l’aéroport de Soekerno une trentaine de minutes plus tard. Nous disposons d’un temps court mais précieux, pour envisager matériellement nos vols retours et ceux reliant Manado à Ternate, capitale des Moluques Nord. Chaud. La température matinale est déjà écrasante.
Ciel lourd, échappements toxiques, exhalaisons massives de tabac, va et vient constant de personnes, passages encombrés, fatigue. Il ne faut pas une minute de plus à Loïck. - Me sens pas bien…dit mon fiston, les jambes vacillantes. Nous entrons dans l’aérogare et cherchons en peine un banc pour le soulager. Loïck est malheureusement abonné aux malaises vagaux. Voile gris, acouphène uni, mon fils transpire et frôle la syncope. Ses yeux roulent sur toute la circonférence orbitale, ses paupières cherchent la lumière, ses jambes deviennent davantage malhabiles. Il faut agir très vite. Professionnellement je suis habitué à vivre de telles émotions, mais lorsqu’il s’agit des siens la mesure est bien différente. J’avoue alors perdre un peu de mon flegme, et à chacune de ses manifestations la famille est mise à l’épreuve. Par les sentiments, le déconcertant et l’impuissance. Inquiète, Morgann glisse ses deux bras sous les aisselles de son frère pour le soutenir. Dans un ésotérique effort, le grand frère tente de prévenir sa tendre sœur : - Pousse TOOOAAArghblll !!! En plein mille. Le jet est court, puissant, malodorant, bileux. La robe fleurie qui dégageait jusque là de divines essences printanières, se voit en un pénible incident transformée en un rat « dégoût ». - Il m’a vomi dessus, il m’a vomi dessus !! » S’écrit Morgann sans délicatesse dans la salle d’embarquement. Nous sommes l’objet de tous les regards ; je tente de calmer les esprits et obtiens des nombreux spectateurs un misérable répit. - L’odeur de vomi me donne envie de dégobiller. A l’encontre des hommes politiques ; ce que Morgann promet, Morgann fait. Isabelle accompagne Loïck vers une chaise afin de lui administrer le sucre réparateur ; et me laisse courageusement gérer le paquet cradeau exposé dans la salle d’embarquement, la robe nauséabonde et les pleurs discrets de Morgann. La journée commence assurément bien. Une courte demi-heure s’écoule, et nous rejoignons le hall d’embarquement A5. Sept heures. L’heure du décollage. Présumé départ, car nous n’avons pas décollé d’un centimètre notre arrière train du banc. L’avion est en retard.
Huit heures. Aucune annonce n’est pronostiquée. Tout cela semble normal. Neuf heures. Les Indonésiens sont de véritables Phileas Fogg. Personne ne bronche, ni ne cille. Ils sont tous flegmes. Dix heures. Isabelle lit, Loïck dort sur ses genoux, Morgann dessine. Je tourne en rond. Personne à qui demander, aucun moyen de savoir à quelle heure l’avion va partir. Je suis claqué. Onze heures….puis midi. - Papa, je commence à avoir faim. Bruit à mes oreilles Loïck. - C’est vrai que depuis hier au soir nous n’avons rien avalé. Je vais sortir du hall pour acheter dans l’aérogare de quoi grignoter. Aussitôt décidé, aussitôt vendangé. Les grésillements d’un micro me laissent supposer que l’hygiaphone veut enfin parler. Il faut partir le ventre creux. Cacophonies, intonations nasillardes, bourdonnements ; une jeune femme s’exprime en Indonésien puis en anglais. Nos oreilles tendues ne font rien, nous comprenons macache. - C’est peut être pour dire que l’avion est en retard. Manifeste Morgann. Sourires. Faisant preuve jusque là d’une déconctraction déconcertante, les voyageurs indonésiens s’organisent en un clin d’œil en cortège. L’heure du départ semble après tout arriver. Je ne suis pas d’un naturel à psychoter sur les catastrophes aériennes mais depuis Juin 2007 la commission européenne a ajouté sur sa liste noire communautaire les 51 transports aériens Indonésiens ; y compris la compagnie nationale Garuda. Nous volons aujourd’hui avec la Wings air, filiale de la Lion’s Air. Les cinq heures de retard et la paranoïa obsessionnelle européenne sur les transports, parviennent à mettre de l’ombrage sur ma quiétude intérieure. Pour être sincère, je descends sur le tarmac préoccupé. Billets contrôlés, nous suivons la marée et arrivons sur l’aire de stationnement de quelques avions de la Lion’s. Les fuselages semblent neufs, les peintures clinquantes. Cela rassure. Le mouvement nous mène vers un appareil flambant. Je souris de ma bêtise. Les commissaires européens ont une fois de plus exagéré. L’outrecuidance n’est que de courte durée… le beau coucou va sur Manado ; Eden des plongeurs fortunés au nord de Sulawesi. La charmante hôtesse nous convie à poursuivre nos pas sur le chemin balisé. Nous volons avec la Wings… Sic !! Il est là. Devant nous. Fatigué. La carlingue oxydée par l’effort, le réacteur gauche pisse un liquide comme un compte goutte ; l’avion parodie l’allure d’un marathonien en perdition. Je me tourne, Isabelle n’a sûrement pas vu. Si, si… Nos regards se croisent et en disent long sur la montée de température au baromètre de notre peur. Nous sommes là. Nous embarquons malgré tout. C’est la première fois que nous pénétrons par l’arrière d’un appareil ; il n’existe aucune entrée ou sortie latérale comme les avions que nous connaissons. Gravir les marches est symbolique ; en le faisant nous acceptons la part de risque. En responsable de famille, j’entre en pionnier dans l’habitacle. - Eh Papa, c’est super y’ a même de la musique dans l’avion quand on arrive. Me glisse ma fillette me collant au train. - C’est le portable de la dame ; mais tu as raison, un peu de musique c’est plus accueillant. Plus accueillant, probablement. Engageant, sûrement pas. J’aurais préféré l’air franchouillard de la Cantine de Carlos plutôt que le My hearth will go on de Céline Dion, la musique fanion du film Le Titanic… - Papa, j’ai faim. Me réitère mon fils. - Si collation il y’a, cela se fera après le décollage. Si décollage il y’a, je rajoute intérieurement. Machinalement et rituellement avant le décollage, je farfouille dans la poche kangourou du siège me faisant face. D’une, me détourner de mes idées paranoïaques de l’instant ; et d’autre pour nourrir ma curiosité. Dans tous ces documents il doit bien y avoir un récapitulatif des en-cas que propose la compagnie aérienne…Le ventre rouspéteur, Loïck s’impatiente. Sacs de gerbes … prenez en un chacun les enfants ! Nous sommes poisseux aujourd’hui….Quoi d’autre encore …la procédure d’évacuation, un journal oublié…puis un triptyque nommé DOA- DOA…C’est sûrement la carte des gourmandises. J’extrais le document du filet, puis le pose sur la tablette afin de distinguer autre partie que les cinq centimètres de son entête. Au titre rouge, rappelant malencontreusement les initiales du film à l’affiche Dead Or Alive de Corey Yuen, est ajouté le terme de Perjalanan. Un précepte pour inviter le voyageur aux calmes jardins et lui souhaiter joyeux appétit durant son vol ; certainement. Je tourne alors, avec appétence la première page et constate d’emblée l’absence de quelconques provisions. Au menu du jour, le chef nous propose uniquement de l’invocation sur un lit de religion. Juste de quoi nourrir et rassasier les pratiquants et les superstitieux. Afin que les prières soient souveraines, les forces litaniques centuplées; le texte arabique initial est traduit en plusieurs langues. Dont voici un extrait en anglais. We seek the help of the Allah, the most Gracious, the most Merciful...Who has bestowed upon us the will and ability to use this aircraft; without whom we are helplees. Verily, God alone we worship and to God alone we shall return. Oh Allah, shower us with your blessings and protect us on this journey from any hardship or danger and protect also our family and our wealth. Si chacun d’entre nous, doit s’en remettre aux bonnes grâces de son Dieu pour que le vol sur coucou Airline se passe bien ; je suis prêt, moi l’athée, à prier celui qui nous fera atterrir autre part que dans la mer des Célèbes ou les hautes branches des jungles de Sulawesi… Faut-il croire à ces crottes de signes annonciateurs ? L’avion s’élance, accélère, décolle, puis prend son rythme de croisière. Sans tracas, ni en-cas. Martyrisés par le fumet des nouilles au poulet du passager nous précédant, nos estomacs doivent se contenter d’un godet d’eau offert par la Wings. Il fait faim là. Une fringale pas possible. Et il va falloir patienter jusqu’ à l’escale sur Macassar. Dur, dur pour mon aîné.
- Combien de temps pour Macassar Papa ? - Plus que trois heures. Au même moment, le passager assis derrière mon fiston entrebâille un paquet de flavour lovers, ces sachets de chips que l’on peut acheter un peu partout en Asie du sud est, et porte à sa bouche une pincée du met croustillant. Amoureux lui aussi de ces saveurs, il réagit inhabituellement au quart de tour : (Loïck est familialement surnommé : Heinquikidi ou deux de tension, au quotidien mon fils bat des records !!) - Quoi ? PLUS QUE !! t’es un comique toi…. Papa, je ne rigole pas j’ai la dalle ! - Oui plus que…Tu sais Loïck, certains gamins de ton age dans le monde ont… - Allez !! Arrêtes là Papa, tu me sers cet argument à toutes les sauces….je ne suis pas bête Papa. C’est vrai. Mon fiston est loin d’être un idiot. Si ses professeurs et nous même se raillons souvent sur son manque de spontanéité ; c’est avant tout un petit bonhomme doux, gentil, sensible, patient dans les relations qu’il tisse, mesuré dans l’appréhension du monde que nous lui offrons chaque année. Loïck développe en lui, à l’instar de l’opinio communis, une nouvelle manière de voir le voyage. Fuir le temps. Le pré ado rêve d’un monde où le seul bagage à emporter soit la liberté. Marcher, nager, chevaucher, pédaler, courir. Notre machine ronde tourne trop vite ; lui préfèrerait y avancer tranquillement. A la seule force de son énergie. Aujourd’hui chien, demain Loïck sera loup. Un voyageur plus libre, moins suiveur que son père. Nous atterrissons à Ujung Pandang (Macassar) en milieu d’après midi. Si l’aéroport de la capitale des Célèbes est sommairement banal, le cadre environnant offre déjà une idée sur la diversité des paysages de Sulawesi Selatan (sud Sulawesi). Si le pays des Bugis semble aussi plat que celui de Brel, en arrivant du ciel ; celui-ci prend une saveur plus relevée une fois en bas. Chacune des éminences brumeuses qui snobent le port de Makassar sont des îlots d’intimité dans un paysage d’harmonie naturelle, créant plus au nord une unité montagneuse compacte et densément verte. Le dépaysement avec Java est éloquent. Toutefois l’heure n’est pas encore au tourisme, nous préférons mettre un terme à la convoitise de nos estomacs. Nous fuyons pour une heure le tarmac d’ Hasanuddin, en quête de cochonneries à grignoter. Fin du jeûne; nous redécollons avec un avion moins jeune vers Palu (Prononcer phonétiquement Palou) à une heure de vol d’ici. Dix sept heures trente, notre voyage aérien s’achève. Comme dans tous ces coins du bout du monde, nous provoquons sans attendre les attentions. Les invitations pleuvent, mais Palu n’est qu’une étape car nous désirons rejoindre Donggala au plus vite.
à suivre .... |