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Archipel de Taka Bonerate. Eté 2010.

Toute une expédition....

 

Bleu.

C’est la seule teinte que l’on souhaitait pour notre palette cette année.  Le bleu des îles.

 Frustrés de n’être point parvenus à rejoindre les Iles Banyak à Sumatra, l’an passé ; il nous fallait conjurer le sort en nous gorgeant visuellement de mer.  

Le pays était tout trouvé,  la destination beaucoup moins.

C’est dans ces moments flous que je décide de mettre à contribution ma fidèle agence de voyage, Google earth.

La manière  est aventureuse, casuelle. Et même si chaque parcelle cartographiée est en quelque sorte un royaume perdu pour le rêve ; Google earth transforme la représentation imaginaire de l’endroit  en une image plutôt précise.

 L’amélioration du logiciel est telle ces dernières années, qu’il est aisé de survoler la région qui suscite votre curiosité.  Pour notre cas c’est assez simple ; il nous faut en premier lieu  géolocaliser du turquoise.

Si les  eaux transparentes se démarquent aisément du littoral, jamais le cristallin ne garantit la richesse sous marine. 

 Et s’il est un défaut que l’on a développé depuis que nous trainons nos palmes; c’est bien  celui de la sélectivité.  Le contentement est un flacon de plus en plus difficile à remplir. 

Ma prospection s’attarde dans le sud de Sulawesi, côté Ouest de la péninsule.

Au large de Bira, un petit bouquet d’iles s’égrène comme un collier de perles sur  la mer de Flores.

Kepulauan Taka Bonerate.  L’archipel des Coraux empilés sur le sable  est ni plus ni moins que le troisième plus grand atoll de la planète.

En un clic de souris,  je parcours au plus près les iles du nord de l’archipel. Malgré une perte de définition, l’environnement semble somptueux.

Ritualisé, je pianote dans Google « Taka Bonerate ». Trouve  deux ou trois choses en français, quatre ou cinq en Indonésien ;  mais pour dire juste,  rien de bien concret à poser sur le comptoir de mes préoccupations.  Mais cela suffit pour me titiller les palmes.

Cette somme d’incertitudes d’entre-voyage devient coutumière,  et m’atteint de moins en moins.   Je gagne en confiance. 

Jamais il n’a été question pour moi de tirer de grands plans ; mais les expériences passées me confortent dans l’idée que j’ai besoin de ce trou noir, ce dédale émotionnel pour me réaliser. Pour capter au plus près  ce que j’imagine être l’aventure.

 La définition du voyage est subjective et appartient à chacun et je crois que nous suivons tous un chemin  initiatique afin d’atteindre sa propre vérité.  Mes obstacles et freins mentaux se sont déverrouillés depuis quelques années, et ressens aujourd’hui plus qu’hier  l’attraction que j’ai pour  l’inconnu.

En chef de parti, j’apporte au conseil familial un court éclairage sur Taka Bonerate. De cela, nait quelques questionnements, des échanges, mais  peu de débat.  Les élus de mon cercle familial fonctionnent comme une chambre d’écho à mes envies, le vote est unanime.

 Rendez-vous en terre méconnue ; Taka Bonerate, nous voilà !

Air Asia  propose une fois de plus les meilleurs tarifs pour Kuala Lumpur depuis l’Europe. Londres Stansted est pour la seconde fois notre pont d’envol pour l’Asie du Sud Est.

Aux douze heures du vol international ;  nous   additionnons, dans la foulée,  celles du vol pour Makassar. 

Nous sommes enfin  arrivés sur Sulawesi.   « Chiffon carpette », mais l’essentiel est d’avoir réussi à enchainer les vols d’une traite.  L’appel du lit est fort, mais nous parvenons à lutter jusqu’à 20h30 avant de tomber comme des mouches.

Silence radio jusqu’ à 6h00 le lendemain.

Le lever s’accomplit avec l’impatience de retrouver Udhien ; notre ami Indonésien.  Voilà trois années que nous ne sommes pas revus.  Il va nous trouver changés. Surtout les enfants. Morgann devient une  jeune femme ; et de son mètre quatre vingt, Loïck me mange sur la tête.  Pas dur en même temps…

Via nos courriels, nous sommes en contact régulier. Chaque hiver, il vient aux nouvelles quant à la destination du voyage à venir. Il n’a pas mis un quart d’heure pour me répondre du bout du monde lorsque je lui ai confirmé notre intention de se rendre fin Juillet sur Taka Bonerate.

Fonctionnaire d’état, chargé du développement touristique de son pays ; Udhien avoue le fait d’être doublement intéressé de nous accompagner une poignée de jours.

 Pour nous revoir. Pour découvrir Taka Bonerate.

Je lui réponds favorablement.

Pour le revoir. Pour découvrir Taka Bonerate.

Si l’intérêt premier est le plaisir des retrouvailles, le second est  l’apanage du convenu.   Udhien répond à ses objectifs professionnels en développant touristiquement des destinations peu courtisées, tout en voyageant à moindre coût. Et lui-même connait notre appétence pour les îles dévoyées, tout comme les verrous logistiques que l’Indonésie entretient culturellement. 

Impossible n’est pas Indonésien. Possible non plus !  

« Rendez vous le 23 Juillet à 8 h sur le parking du Horizon Hotel. »

Udhien n’est pas un indonésien comme les autres ; le « Jam karet » (l’heure élastique), il ne connait pas.

Il est là dès 7h45. On s’active même pour ingurgiter le petit déjeuner.

Nous déboulons avec nos sacs sur  le dépose-minute de l’hôtel, Udhien nous accueille d’un :

«  Pagi ! ». 

Il est à cinquante de tension artérielle.

Un kijang nous attend, et le prix est déjà négocié !  

-          Il est préférable de se hâter car le ferry pour l’ile de Selayar désancre de Bira en début d’après midi.  Nous indique Udhien.

Nous prenons place dans l’habitacle dans la minute, puis commençons aussitôt  à échanger sur les trois dernières tranches de nos vies.

Udhien est le même.  Toujours animé par l’enthousiasme et la même simplicité. J’apprends qu’il est de nouveau papa, et qu’il a continue à arpenter les endroits les plus reculés de son pays. C’est en passionné d’ethnologie  qu’il me lâche un ou deux coins qu’il juge fabuleux. Sur Halmahera encore.

-          As the first morning! décrit-il.

Bien retenu. Bien noté.

Le Sud ne déroge pas   à la tendance générale de Sulawesi quant à l’état des routes.  Les fortes averses n’arrangent rien.  L’asphalte s’émiette, ci et là,  comme une biscotte trempée.

 Nous n’excédons pas le 25 km par heure.

Nous ne poussons pas jusqu’à Pantai Bira ; et bifurquons sur la gauche une fois le district de Bira franchi.

Nous sommes au  port.  

 Parce qu’il y a la mer, des bateaux, un quai, une guérite et une barrière. Sans quoi, rien ne laisse supposer des liaisons maritimes vers l’ile de Selayar.  

Avec des repères occidentaux, je cherche un quelconque indice pouvant m’orienter  sur la piste tarifaire et l’horaire du départ. En vain, bien entendu. Plus surprenant encore, l’absence totale de ferry.

Les portes du tourisme de Selayar sont, inconsciemment, bien gardées.

Seul notre ami vient lever mes zones d’ombrage. 

Le ferry effectue des va et vient entre Selayar et Bira. Comme souvent, comme toujours, celui ci est parti en retard. Il est encore en mer.  Nous avons le temps de déjeuner.

A l’ombre d’un treillage, nous nous enfilons notre premier nasi goreng de l’été.  Et patientons, avant de voir le ferry  sur l’horizon.

Dans le port, il effectue quelques manœuvres  et s’arrime au quai.  Le haillon arrière s’abaisse ; pour libérer un cortège impressionnant de bus.  Un autre, provenant de Makassar, patiente en amont du port.

Nous nous équipons de nos sacs et marchons en direction de l’embarcadère.  Rapidement nous sommes aux premières loges d’un spectacle inquiétant.  Les bus s’engagent les uns après les autres, et embarquent dans l’antre du ferry, avec ses voyageurs à l’intérieur.

                  

Couinant de toute sa tôle ankylosée, le navire mal arrimé bringuebale tantôt bâbord, tantôt tribord.  Mais personne ne semble s’inquiéter ; pas même les passagers qui restent dans le bus durant la traversée.

                  

Nous n’hésitons pas un instant et montons tous les quatre sur le pont le plus haut.

Le voyage se passe sans encombre, et  atteignons le port de Pammatata, la nuit tombée.

Le navire ouvre à peine la gueule ; que le flot de véhicules envahit d’un désordre prodigieux, la cale minuscule.

On se perd durant le débarquement. Et parvenons malgré tout  à ne faire qu’un, cinq minutes après.

Udhien nous rejoint. Et  choisissons un bemo pour rejoindre Benteng ; la plus grosse bourgade de Selayar, située en plein milieu de la côte Est sur la carte. Nous y dormirons ce soir.

 

-          Berapa harga untuk ke Benteng?  Combien pour aller jusque Benteng ?

Les prix sont fantaisistes et pimentés. Deux ou trois plaisanteries en Indonésien suffisent pour se mettre d’accord sur un tarif plus sucré.

La nuit est là, et le jet lag commence à se faire sentir. On est claqué.

 Malheureusement  Benteng n’est pas aussi proche que je l’espérais.   Les lumières scintillantes de la ville  sont timides et arpentent une fin de terre que j’imagine être une baie.

 Quoi qu’il en soit, c’est encore loin. 

La route devient assez vite infernale. Par les accélérations et les ralentissements fréquents qu’impose l’état de l’asphalte.

Au rythme d’un char, nous roulons une bonne heure avant de stopper net. Un énième nid de poule aura eu l’effet d’une mine sur l’un des pneus avant.  Littéralement explosé.

Flegme, le conducteur descend.  Sort la roue de secours de son coffre, puis un briquet de sa veste.

Une clé  dans une main, le briquet dans l’autre ; le gars stoppe la manœuvre toutes les quinze secondes et la reprend une fois le percuteur refroidit.

-          Panas sekali ! C’est très chaud !   me dit-il en soufflant sur son pouce.

Crevés comme le pneu ;  nous sortons d’un de nos sacs  la petite lampe dynamo qui va bien afin d’écourter la réparation. 

Qui va bien, qui va bien …faut le dire rapidement.  C’est vraiment de la merde ces loupiotes. 

 Leur autonomie se limite au même temps que la résistance thermique du pouce du chauffeur. 

-          C’est une lampe dynamou ! se raille Loïck, en me voyant tourner la manivelle.

-          Tu veux me remplacer peut être ?

-          Non, non le ridicule te va si bien Papa. Je ne voudrai pas te priver de ton quart d’heure de gloire !

Entre six pauses et deux coups de clé à pipe, le bemo est enfin sur gomme.  Nous roulons une bonne quarantaine de minutes encore avant d’arriver sur Benteng.  Il est 19 heures.

La bourgade n’offre rien d’exaltant, mais suffisamment pour le voyageur en route.  La petite ville est même surprenante ; notamment par sa taille. J’étais loin d’imaginer un coin pareil ….car pour dire vrai, Selayar c’est un peu nulle part.

Nous stoppons notre course devant un  petit hôtel géré par le gouvernement : le  MELATI wisma PKK Tanadoang.

 

 Accueillant et propre, nous prenons deux chambres  avant de ressortir rapidement. La rue principale est large et nous avons une première impression de décor en carton pâte. Seule l’harmonie dans la  déglingue permet  de se situer dans un environnement réel.

Rond point kitchement parés, poste de police, des Rumah makan et un office de tourisme en coin de rue.

Complètement halluciné par la présence d’un tel organisme sur Selayar ; j’approche de l’entrée, bien entendu fermée à cette heure ci.

J’interpelle Udhien et lui demande si  ce bureau est une farce.  Rieur, il me confirme l’existence et le fonctionnement quotidien du bureau. Un numéro de téléphone portable est inscrit près de la poignée. Tel Lucky Luke, Udhien dégaine son mobile puis compose le numéro.

Dans  l’échange, je perçois  que cela cause  de Takabonerate, permis d’entrée, d’autorisation, de bateau et du nom de l’hôtel où nous dormons cette nuit. Udhien raccroche, en ponctuant son appel par un sampai jumpa lagi. (A la prochaine)

     - Le responsable de l’office vient nous voir ce soir après manger.

Si usuellement  le recueil d’informations en Indonésie peut s’apparenter à tuer un âne à coups de figues ; aujourd’hui les  choses ne trainent pas.

Nous nous affairons donc au diner. Et se laissons guider par les effluves d’un poulet suintant sur des braises.  Nos nez ne se trompent pas, on se casse le ventre. (Rumah  Makan Mannara).

Flânasses et fanés nous revenons gentiment vers notre hôtel.  

Dissimulée sous le seul coin éclairé de l’hôtel, une poignée d’officiels se lève dès notre arrivée. Nous battons le pavé de la cour intérieure, et grimpons les timides marches de la terrasse.

L’office de tourisme est venu à nous.

De  sourires et d’un geste, les trois fonctionnaires nous invitent à s’assoir à la table, tirée pour l’occasion.

L’esprit de la rencontre emprunte un chemin insoupçonnable. Insoupçonné.   

De discussion en  déduction, et de conclusions en traduction je me rends compte qu’Udhien a enduit la tartine des officiels d’une confiture marseillaise.  Une amplification poétique dont  seuls les Phocéens détiennent  l’art.  Et Udhien bien entendu….

      - Que leur as-tu raconté ?

      - Juste de saisir ton nom dans Google.

     - Et alors ?

     -  Ils ont vu ton site, et leur ai dit que tu contribueras au développement du tourisme dans le sud de Selayar.  Un bateau nous mènera demain sur Pulau Rajuni.

 Un peu surpris, je reste sans voix quelques secondes. Puis précise prudemment que la publication de mes carnets sur la toile ne doit pas pousser à l’optimisme, et encore moins présider ici un quelconque élan d’ambition.  Mes écrits ne sont qu’une concentration des petits bonheurs que l’on rafle dans nos voyages ; un refuge dans l’agréable fouille de nos souvenirs.  

Nous remplissons quelques formulaires, photocopions nos passeports, s’acquittons du modeste droit d’entrée et obtenons  le  permis officiel du parc national de Takabonerate.  

Gare aux oublieux volontaires ou non ; ça cause prison…

Avec le précieux sésame, on nous offre un  tryptique  pelliculé décrivant les points d’intérêts de la région. Quelques lignes sont consacrées à l’archipel de Takabonerate.

Nous  remercions les fonctionnaires, et montons dans les chambres nous reposer. Parce que vacances ne rime pas avec repos, parce que demain sera matinier.

Cinq heures trente.

On se lève inévitablement avec des peaux de saucisson sur la cornée.  Avec une impression sous le crâne d’une injection létale, engourdissante.

Nous rassemblons les sacs, et descendons se jeter un  kopi (café) afin de mettre en route nos machines.

Nous patientons quelques minutes seulement,  lorsque les deux femmes de l’office de tourisme nous rejoignent.  Avec elles, je baragouine deux ou trois phrases en Indonésien sur  notre prochaine destination. 

Et durant l’espace d’une ponctuation, une berline noire entre dans la cour. 

Prêtant  davantage de curiosité aux petits drapeaux diplomatiques ornant le capot  qu’à la marque du véhicule ; je devine alors  l’arrivée Elyséenne d’un grand vanteur, petit faisant.

Mais jouer n’est pas gagner.

Le  chauffeur sort de l’habitacle et nous adresse :

-          Silakan.  Je vous en prie.

Un bemo aurait suffit.

Il ne manque que les caméras, la Rolex,  la vanité et  la panoplie des  sérieux disant.

Vivant cette situation comme un caillou dans la chaussure ; nous grimpons malgré ce, en haillon, dans l’intérieur cuir. Direction le port.

Mais la démagogie atteint son paroxysme lorsque nous empruntons le quai de Pelabuhan Benteng.

 Pêcheurs, vendeurs et dockers sont priés de laisser avancer la berline.  La farce devient cauchemar, un injuste équilibre de ghettoïsation.

Nous remercions le chauffeur et demandons à sortir au plus vite du véhicule afin de poursuivre l’acheminement à pied.

Arrivés en scooter, les fonctionnaires poireautent  devant notre bateau.    Le bensin (carburant) n’est pas encore arrivé, le départ ne s’effectuera pas avant 3 ou 4 heures.

-          On s’est levé à 5h30  pour rien alors !

-          Tu connais l’Indonésie maintenant ma fifille.

  Nous avons du temps devant nous.

Nous chargeons les sacs sur le pont, et partons faire quelques provisions ; notamment de la flotte, des fruits et des biscuits. Les repas peuvent être rudimentaires sur les îles ; surtout pour des adolescents.

 Nous trouvons notre bonheur dans les petits commerces en bout de quai ; et regagnons notre bateau.

Conséquence logique de mes racines bretonnes, je ressens toujours cet émerveillement lorsque je  longe un univers marin. On comprend vite qu’ici, tout est tourné vers les mers de l’archipel Indonésien.  Par sa position géographique,  Selayar semble s’affirmer comme le centre  des voies naturelles de migration, de communication et de commerce.

 Ferry, chalutiers, voiliers marchands, pirogues ; chaque embarcation souligne la tradition maritime des Bugis et du peuple Konjo ; tous deux,  peuples de marins et de charpentiers navals.

  

Notre bateau est un Pinisi.  Probablement œuvré dans l’un des chantiers traditionnel de la côte ouest de Bira, dans les villages d’Ara et Lemo-Lemo.

Malgré une peinture défraichie ; les voiles, le mât,  l’intelligence des géométries et l’équilibre des forces  font de lui un joli  vaisseau marchand.

Dix heures. Le départ est imminent. Nous prenons place à bord du Pinisi.

 Pour qu’une traversée soit  réussie, nous savons par expérience que le choix de l’endroit est important. Et pour nous, cela sera  le pont au dessus de la cabine du capitaine ; à l’ombre d’un abri bâché.

Malgré une taille moyenne, l’espace que nous occupons est suffisamment confortable pour nous quatre.

Le Pinisi largue les amarres. Sort du port au moteur avant de déployer sa bôme, l’artimon et l’aurique.

Les tissus de fortune   gonflent et font se lever dans mes voiles intérieures  un vent d’excitation que seuls les grands départs appellent.

Epargnés des vents du large,  nous longeons le littoral sud-ouest en profitant des contours détaillés de Selayar.

 

Cette île est assez surprenante. Selayar trompe les correspondances de ce que je découvre  et ce que j’imaginais. 

Selayar est bien plus sauvage. Mystique. Plus emprunte à l’imagination, plus imprudente.

 Pulau Pasi s’éloigne en poupe, la mer de Flores se rempli de lumière en proue.

 La côte sud s’égrène. Ci, en filet de sable blanc ; là en baie saumâtre dissimulée dans un bout de jungle.

Chaque estuaire, plage, enchevêtrement  rocheux ou chaque cathédrale végétale est un aller simple contre la lassitude et la monotonie. Il suffit de jeter le regard comme on lance une nasse, pour pêcher une envie de s’y arrêter.

Promis, on reviendra par là.

L’extrême sud se profile, pour se coucher dans l’eau avant l’horizon.  Après trois heures de navigation, nous franchissons la pointe sud dans un bouillon de courants plutôt forts.  Les plages sont baignées d’un bleu rare.  J’aimerai prendre deux ou trois photographies mais les courants contraires rendent très instables mon assise.

J’abandonne rapidement, et comprend que l’on a mangé notre pain blanc. Il ne me faut pas une vie pour le comprendre.

 La météorologie marine nous  joue sa plus mauvaise partition ; les vents et les courants nous font face. Taka Bonerate  se mérite. Le spectre de notre aventure pour les îles Banyak refait surface.

D’autant plus que l’horizon est hostile. Complètement vierge. Pas l’once d’une île en vue.

 

-          C’est peut celles-ci à droite ? demande Morgann.

-          Impossible, chérie. Je lui rétorque.

-          Comment peux-tu le savoir ?

Je sors ma carte du sac.

Tire un axe imaginaire depuis la pointe sud de Selayar ; juste derrière nous.

-          Regarde. Le nord de l’archipel de Taka Bonerate est à quelque chose prêt ; pile poil  dans l’axe de la pointe. C’est donc vers là, en face. L’ile que tu montres c’est Pulau Pasi Masunggu, celle-ci c’est  Pulau Taka Bonerate. Pulau Rajuni est un peu plus au nord. C’est une île probablement corallienne. Donc au ras de l’eau.

Après le soupir d’adolescente, survient la question assassine.

-          Combien de temps on va mettre pour aller sur  Polo Rajeuni ?

-          RA JU NI !

-          Ouais, ok. Combien ?

-          Je ne sais pas.

-          Mais normalement, il n’y a que cinq heures de traversée ?

-          Cela va être plus long que prévu.

Je saisis le fascicule offert par l’office de tourisme de Benteng, et prête un œil plus attentionné sur l’encart réservé à Taka Bonerate.

« Trip will be 4 hours. »

Chose certaine, il y aura un coefficient multiplicateur au nombre d’heures qu’indique le fascicule. 

C’est l’abscisse et l’ordonnée qui le disent.

Dans une science inexacte, je m’amuse  à faire des pointages horaires  à partir de deux repères, sur les îles à bâbord. Et les reportent sur ma carte.

Si on met une heure pour couvrir un centimètre, on ne mettra pas moins de huit heures pour sillonner les huit/neuf centimètres de la carte.  Nous sommes bien loin des cinq heures annoncées par l’office de tourisme. A croire qu’ils ne s’y sont jamais rendus.

Isabelle lit, Morgann peste et Loïck roupille. Chacun  tue le temps comme on peut.

Seule la météo vient tromper un peu l’ennui. Il commence à flotter.

Timidement, puis audacieusement.

La chape de pluie tombe désormais inlassablement,  en perforant la surface de la mer de millions de piqûres d’aiguille.

 Averti, le matelot rabat les protections latérales. Mais rien n’y fait.  La lutte est stérile.

Chaque bourrasque envahit de pluie,   notre abri. Et même si en mer, il n’y a rien de pire que de voyager cloitré ; nous  nous résignons à  descendre en cale.

Nous prenons place dans l’habitacle, et constatons dans la seconde que toutes les conditions sont réunies pour un vomi parfait.

On va en baver.

 Construite juste au dessus du moteur, son univers y est claustrophobique, affreusement bruyant  et désagréablement chaud.   Je passe sur les fragrances de poissons et gasoil.

La mise à l’épreuve  traîne deux vraies heures.

 Les expériences rudes mettent à nu les personnalités, mais aussi en lumière les résiliences mentales.

Sans pause ; voilà  quatre jours que nous avons quitté la maison. Et nous sommes encore en route.  Venir jusqu’ ici c’est bien entendu accepter le voyage, mais  c’est d’abord  se conformer aux  conditions particulièrement éreintantes.

 Mais mon clan de funambules ne tombe pas, tient  l’équilibre.  Avec pour seul balancier l’espérance d’un paradis terrestre : Taka Bonerate.

 J’espère tout simplement que l’archipel sera à la hauteur du voyage.

J’ai de la chance d’avoir une telle famille. Je suis fier de ceux qui sont.

Nous reprenons  un peu de vie, un peu de couleurs sur le pont. L’air marin et le soleil retrouvé, nous font du bien. On s’enfile quelques bananes, et un kopi que le matelot a soigneusement préparé.

Il est l’heure du goûter, et cela fait déjà six plombes que nous sommes en mer.

Balayant le large de gauche à droite ; puis inversement ;  je  parviens à reposer mes yeux  sur une ombre décollant de l’horizon. 

-          C’est Rajuni, Udhien ?

Il me répond par l’affirmation.

C’est encore distant. Très loin.  Trop loin, pour l’atteindre avant la nuit. Sous cette latitude, la lumière s’éteint vers dix huit heures.

Une heure passe. J’ai l’impression que l’on n’a pas avancé d’un iota.

On navigue une heure de plus, la nuit arrive. Le pessimisme en mon intérieur, aussi.

Depuis quelques minutes, j’observe le matelot s’agiter comme un cabri. Il multiplie les sauts  depuis la cale vers le point le plus haut du Pinisi.

 Pour observer ?  Estimer une trajectoire ?  A vrai dire, je n’en sais fichtre rien.  En tout cas, ces manœuvres paraissent importantes et sourcilleuses.

Bientôt nous découvrirons  l’horizon  avec seulement  les miettes de faisceau que la lune veut bien nous offrir.  Aucun reflet, ni âme d’un phare.

Alors que le vent finit par baisser la garde, je nous imagine passer la nuit sur ce pont, au milieu de nulle part. 

Alors je m’allonge.  Et m’assoupis un peu, je crois.

-          Yann, regarde vers là bas ; il y a de lumière. Me dit Isa.

Des scintillements réguliers concurrencent la prairie d’étoiles.

-           Ces lumières proviennent de bateaux amarrés. Indique le capitaine.

On met trois heures de plus pour distinguer les bateaux.

L’île se rapproche.  Mais il est impossible de se faire une idée du paysage qui nous entoure.

 L’inclinaison de la lune me permet malgré tout, d’entrevoir  le passage au dessus de la barrière de corail. Le capitaine avance prudemment en communiquant avec son matelot assis, en proue. Il serait malheureux de s’échouer si près du but.

Le moteur ralentit, toussote puis se repose.  Nous parcourons les mètres manquant, avec l’inertie.

Après onze heures de traversée, nous y sommes enfin !

A part deux curieux ayant probablement entendu le moteur,  nous débarquons dans la plus grande discrétion. 

Heureux d’être arrivés,  chacun d’entre nous se fait plus loquace. Les ventres aussi.  Faut avouer que ce ne sont pas les quelques fruits ingurgités pour midi qui nous ont tenu au corps.

-          J’ai une dalle moi, confie Loïck.

Nous sommes en appétit et épuisés par l’interminable voyage. De bon droit, on se met à rêver  d’un bon lit et d’un dîner récupérateur.

Mais pour cela, il nous faut trouver le Kepala desa ; chef du village.

 Nous choisissons de remonter le quai en direction du centre de l’île, jusqu’à un embranchement en Y.

Côté gauche, des maisons en dur sont éclairées. Nous nous arrêtons à la première maison. Celle du chef de village. Bingo.

Revenant de la prière, il nous prie d’entrer et nous accueille, en tenue religieuse.  Un kopi nous est servi, et restons assis dans ce salon une dizaine de minutes.  Je baragouine quelques phrases et Udhien fait le relai lorsque je patauge. On parle hébergement et du prix de la pension. Usés, nous trouvons l’accord très rapidement.

Junaidi, une quarantaine d’années, est ravi de nous héberger. Honoré et souriant ; il nous fait visiter sa maison. Nous dormirons à l’étage.

Nous grimpons par l’escalier extérieur, et arrivons dans une pièce très spacieuse, recouverte d’un lino usé par les passages et gondolé par le manque d’étanchéité du toit.

Deux recoins semblent faire usage de lieu à coucher.  L’un d’entre eux est réservé pour les aînés de la famille, l’autre est une « chambre » de fillette.

Je questionne Junaidi, le maitre des lieux, sur l’endroit où nous pouvons installer notre barda.

-          Où tu veux, me répond il.

Couvrant cinq fois notre appartement, il ne va pas être compliqué de trouver un petit coin pour poser notre sac à viande.

En hôte admirable, Junaidi indique que nous pouvons dormir sur le matelas dans l’espace fillette. En un éclair, Morgann et Isabelle prennent profit de cette opportunité. Reste le sol  pas trop sale et la natte près de la fenêtre, ouvrant sur un long balcon.

-          Dors sur la natte Lolo, moi je  pioncerai à côté du matelas des filles.

On a beau savoir que partir c’est s’extraire de la commodité matérielle mais ce n’est pas ici qu’on fera la paix avec la nuit.

-          Je ferai bien volontiers un brin de toilette. Lâche Morgann.

-          Papa, on mange quand ? revendique mon grand.

J’interpelle Udhien afin d’apaiser le mouvement antisocial qui se prépare.

-           C’est en bas, Yann. On mange dans une vingtaine de minutes.

Le temps d’un bagus et d’un clin d’œil pour réponse, Morgann remonte illico presto à l’étage.

-          Tu n’as pas trouvé ?

-          Si, si mais le mandi est dans la cuisine.

Doutant de son constat, je décide de l’accompagner.

-          Patientes, j’arrive.

Avec elle ; je traverse la pièce ; et emprunte l’escalier intérieur, débarquant directement dans la cuisine.

L’huile chante dans la poêle. Au pied du fourneau, les chats espèrent une manœuvre maladroite de la cuisinière.  Un vieil homme assis à table nous observe, puis nous sourit en hochant la tête. Il se prénomme  Nordine, le papa de Junaidi.

-          Di mana mandi ?  Où est l’endroit pour se laver ?

De l’index, Nordine pointe le puits ; situé à un mètre des fourneaux. Morgann avait raison.  Va falloir se laver dans la cuisine.

-          Et mon intimité ? peste Morgann.

-          Tu la mets au fond du puits.

Constatant que mon humour  ne suscite aucun sourire chez mon adolescente ;  je tente de la rassurer et de lui démontrer qu’il est possible de se laver caché. Je remonte chercher un sarong.

-          Enfile ça, et ne t’inquiètes pas ;  je le serre dans le dos.  Demain, on se lavera en maillot.

Apprêté à l’oubli et plus encore à  taire les vilénies,  je n’ose pas matérialiser sur ce carnet les paroles de sorcières détachées de la bouche de ma princesse. Fatigue quand tu nous tiens !

Lavé moi aussi ; je rejoins à l’étage le reste de ma troupe. Les préviens de l’ouverture sur le monde que nous offrons au mandi ; et je fais remarquer que le diner est prêt.

Loïck ne se fait pas prier. L’intimité de la toilette, c’est un truc de gonzesse. Nous descendons tous les deux l’étage, et prenons place à la table où Nordine est assis. Morgann et Isabelle nous rejoigne dans la minute.

L’ambiance lumineuse est sacrément sombre, mais suffisamment émettrice pour apprécier le caractère modeste et crasseux de la pièce.

Comme des fans remplissant un stade, les mouches envahissent notre tribune à l’arrivée des plats.

Au menu de ce soir : têtes de poisson poêlées sur son lit de riz rouge.

-          Qui n’en veut ?

Lèvres serrées, laissant échapper le souffle du rire ; Loïck est au bord de l’éclat. Comme sur Pulau Kapas en 2005.

-          C’est leur spécialité ! pouffe t il.

N’osant pas croiser la moue de Morgann ; de peur d’éclater de rire moi aussi ; je me sers.

 Et mange pour manger.

A défaut de se régaler, on aura fait le plein de gaieté.

Nous remercions nos hôtes, et leur souhaitons bonne nuit avant de regagner l’étage. 

L’heure n’est pas si tardive ; mais voyage aidant, nous pensons réussir notre nuit. Chacun de nous se contorsionne pour rentrer dans son sac à viande. Mais tout le monde sait que couché ne signifie pas endormi.

Parce que je ressasse intérieurement le voyage d’aujourd’hui.  Parce que j’essaie de me familiariser avec ce nouvel environnement. Parce que j’attends des paysages qu’ils soient aussi beaux que les kilomètres sont nombreux.

L’atmosphère est hyper lourde.  La chaleur, désagréable.

Les moustiques entrent en scène.  Se faire piquer m’est égal. Mais il s’est un point qui m’est insupportable c’est leur enragement à me  tourner autour de l’oreille.

 Lassé de me baffer les pavillons, je me recroqueville au fond de mon drap, de manière à avoir du mou au niveau de la tête.

Je me couvre la tête. J’ai trop chaud.

 Je roule les deux extrémités, et me les insère dans le conduit auditif. Malheureusement la stratégie s’avère inefficace.

Les chauves souris se mettent maintenant  à gueuler dans l’hévéa.

 Impossible de trouver le sommeil. Pour  Isabelle aussi.

-          Isabelle, arrête.  Lui dis-je d’une voix chuchotée.

Mais sa conduite libertine poursuit l’entreprise. Son pied effleure, puis caresse plus franchement le mien.

-          Isa, arrête. J’essaie de dormir.

-          Mais arrête quoi !?  Je dors moi …

En autant de temps qu’il faut pour le dire ; je sens un truc parcourir mon entre-jambe, me grimper sur le corps pour le quitter au niveau des pectoraux.

Satané rat.

Satanée nuit.

Vivement demain.