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                      La légende des sirènes,les dugongs de Pulau Mantanani

Retour sur nos pas.

 Plongée rétroactive d’un an. Août 2005.

 

 Nous entrons dans l’office de tourisme de Kota Kinabalu. Un photomontage accroche immédiatement notre regard. Comme pour la promotion d’un film de cinéma, l’affiche se targue à transformer les curieux en spectateurs.

Pulau Mantanani à la une ; en dessous du titre une plage bordée d’un bleu à faire rougir le plus beau des turquoises, la gueule attendrissante d’un dugong broutant des phanérogames.

 Peu connus du grand public ; ces charmants marins à l'origine des sirènes appartiennent à l’un des deux derniers représentants des sinériens. Cousin du lamantin, la queue plate en demie lune, un corps débonnaire et pataud de trois à quatre mètres de long, les placides herbivores doivent offrir en un coup d’œil neuf cent kilogrammes d’amour. Les rapports mondiaux de l’environnement quant à leur survie sont dramatiques, pessimistes et bouleversants ; nager avec eux serait une expérience unique.

Après nos vaches de mer, revenons à nos moutons…

De concert sur le choix du film, nous nous dirigeons vers l’ouvreuse, une des fonctionnaires de la succursale.

Où ? Comment ? Combien ?

 L’office de tourisme nous renvoie alors auprès d’une agence de voyage ayant le monopole, située dans le sud de Kota Kinabalu. Un coup de bus plus tard, nous arrivons devant le bureau du North Borneo Expedition. En cinq minutes nous sommes fixés. Le rendez vous avec les mammifères est avant tout une rencontre abusive. Près de mille euros pour nous quatre, pour deux jours.

Impensable, impossible.

Dans la supposition d’une alternative à la proposition indécente, nous déclinons naturellement l’offre pour nigauds. Revendiquant notre place d’électrons libres ; entêtés ; nous savons à l’instinct qu’il existe indéniablement un autre moyen d’aller sur Mantanani : le culot.

Des trois horizons interrogatifs que génère l’élaboration d’un itinéraire ; notre regard peut se poser aujourd’hui sur l’un d’entre eux, le « Où ». Partagés et incertains sur le « comment » et le « combien », les évidences ne pourront émerger qu’à Kota Belud. La ville continentale la plus proche géographiquement de la rencontre convoitée.

Retour vers le futur. Aujourd’hui. Juillet 2006.

Cela fait déjà deux heures que nous avons quitté Kudat, ville à l’extrême de la pointe nord de Bornéo. Le minibus nous dépose, à notre demande, tout près de la mosquée verte de Kota Belud. Un marché, un centre ville bouillonnant, plusieurs commerces mais pas l’ombre d’une office de tourisme. Cela se complique.

Comme des spationautes évoluant d’un pas hésitant sur une planète étrangère, le cerveau en apesanteur; nous marchons hagards vers la première station orbitale, un commerce. Courtoisie d’usage en malais, j’embraie sur un comment pouvons nous rejoindre Pulau Mantanani.

Météorite en pleine face. Personne ne parle anglais, tous pratiquent la langue du sourire.

Vient les gens, les gestes, les rires, les attentions, une foule curieuse et mon traducteur franco/ malais tout neuf.

Je tente :

- Mana kapal Mantanani ? Où bateau Mantanani ?

Jacques Villeret n’a pas fait mieux dans la Soupe aux choux ; mon accent flatulent nous confronte illico presto à un essaim de De Funès.

Je deviens en trois secondes la denrée d’une vingtaine de Glaudes, de Cicisses et de Francines… Mise en boîte, railleries, mimiques généreuses, plaisir de vivre, on rit aussi… Hier ; Ringard, cabotin, minable…je regarde aujourd’hui ce film bien différemment.

 Une demie heure s’écoule, les perles sur nos fronts aussi. Les index s’agitent dans tous les sens, les sourires dans toutes les directions… On s’y perd. Mantanani s’éloigne faute de mots.

L’idée de renoncement m’effleure même l’esprit quand un pick up se stationne à notre niveau. Moustaches latines, cigarette en bouche il bredouille anglais. Providence. Je ne me suis pas trompé sur la complicité rieuse de tout à l’heure, un des gausseurs nous est venu en appui. Il comprend rapidement que nous souhaitons aller sur Mantanani. A notre requête il me répond. Je ne le comprends que phonétiquement.

- Kamp para kelbaye…

Patiemment il décompose sa lexie à mon oreille. Je ne comprends toujours rien.

- Map !!

Bingo, je sors ma carte. Il m’indique alors en bord de côte, un village ne figurant pas sur ma carte. Il nous fait signe de grimper dans son pick up. A ses somations Isabelle et les enfants se hissent sur la plateforme du véhicule en prenant appui sur un des pneus ; à ses recommandations je prends place dans l’habitacle. Nous sommes séparés. Le clivage homme/ femme et enfants me dérange plus que jamais. Je dois pourtant le respecter.

 Kota Belud lâchée, le tas de ferraille roulant emprunte les traverses et navigue rapidement à vue. Évite les chèvres et mobylettes inconscientes, puis les buffles d’eau traversant la route pour rejoindre une autre mare. Le dépaysement est déjà là.

Vingt minutes passent. Nous arrivons dans un premier groupe de baraques, surplombant un estuaire, quand une famille fait signe de la main. Notre chauffeur s’arrête et l’embarque, sans négoce, sur la plateforme du véhicule avec ma tribu. Nous roulons encore cinq petites minutes avant de franchir le pont enjambant l’étier, l’Abai.

Vient un panneau indicateur : Kampung Kuala Abai ; Et le panorama l’accompagnant.

 Quelques fumerolles blanchâtres frangeant un gris orageux ; Kampung kuala Abai s’organise sur une centaine de mètres. Pareillement qu’une route de nos campagnes françaises bordée de peupliers ; l’unique chemin du village s’encadre d’une myriade de chez soi et de petits commerces de rue.

Plus le véhicule s’enfonce dans le village, au plus les habitations prennent de tristes apparences. Maisonnettes sur pilotis, gentilhommières au palier boueux, gabionnades puis gourbis. Une ascension sociale par le sommet.

Deux coups de paumes sur le haut de l’habitacle mettent fin à mon observation hypnotisée. La famille convoyée souhaite descendre.

Comme sur le quai d’une gare leurs mains s’agitent alors en direction du train qui part, le regard rieur pointé sur mes trois amours. Le partage sur la plateforme du pick up n’a pas dû se restreindre qu’à l’espace.

Le chauffeur fait demi tour et revient en amont du village. Je ne me suis pas trompé, les patrons pêcheurs occupent le premier tiers latéral du village. Il se gare en double puis m’invite sur un ton influent à rester dans le véhicule. J’en déduis qu’il souhaite négocier à ma place.

Je le sens moins honnête sur ce coup là.

Il coupe le contact et sort rejoindre un groupe de trois hommes. Je les reluque en comptant sur mon sixième sens. Puisque la communication gestuelle, celle du corps, en dit parfois davantage que les mots ; je sors en restant près du véhicule pour démontrer que je ne suis pas qu’un porte monnaie.

Il revient pour me faire une proposition ; le regard fuyant, un centième de seconde.

- le pêcheur vous demande 800 Ringgit. (180 euros)

Il nous a pris pour les maîtres du feu, c’est un escroc. Je ne cherche même pas à négocier. Je l’informe toutefois quant à ma connaissance tarifaire du litre de carburant et de la quantité que consomme un moteur de 55 chevaux pour une traversée d’une heure trente.

 Il tique. Se sent mal à l’aise. Gourmandise gagne petit, et perd auguste confiance.

D’un merci je le libère en m’acquittant de ses services et tente notre affaire dans le profond du village. Nos quelques pas se transforment rapidement en un terrain d’enthousiasme. Isabelle me raconte sa rencontre avec la famille sur le pick up.

Le voyage est vraiment une aventure singulière. Vous pouvez partir ensemble, partager le même véhicule sans y voir les mêmes paysages. Ayant fait part de notre souhait de découvrir Mantanani ; la famille sans nom s’est fait celle du oui à toutes les interrogations d’Isabelle.

Partir seul restreint finalement les possibilités d’errance, des mains tendues. Sans elle j’aurais sans aucun doute rebroussé chemin aujourd’hui. Et puis toute cette brillance exotique n’aurait pas le même éclat si je n’avais personne avec qui la partager. Si simple, si belle. Je suis chanceux de partir avec une femme, ma femme, qui accepte tout de mes fringales décalées. Plans foireux, organisation suspendue dans une course folle, aventures en transit pour la fin du voyage. Chacun de ses sourires font mouche. Elle est toujours là. Et quant il le faut.

- Il faudrait essayer de retrouver cet amour de famille. Ils m’ont proposé leur aide.

- Ils parlent anglais ?

- Oui.

S’en suit alors une course au trésor. A la recherche de la famille perdue dans l’arche de Kampung kuala abai.

Tout est mélangé, un vrai pudding.

Nous croisons des enfants rieurs, les vaches, aigles pêcheurs et chèvres, poules et coqs avant de retrouver notre famille de cœur. Le père est surpris de nous revoir et comprend que nous avons besoin de lui. En cinq minutes nous réglons l’histoire du bateau.

De 800 nous passons à 400 ringgits l’aller / retour. « GR » le père de famille nous invite à attendre le pêcheur sur une des terrasses flottantes de la rive gauche de l’Abai.

 

Yanti, l’épouse, nous rejoint avec "Aïn"son petit dernier. Autrefois réceptionniste dans un grand hôtel de Kota Kinabalu ; GR parle un anglais impeccable.

Une petite heure s’écoule, les tendres échanges avec. L’aimante famille nous adresse leurs meilleurs égards et souhaite nous avoir chez eux dans deux jours, une fois notre trip achevé.

 Nous ne connaissons rien de leurs coutumes. Comment décliner ? Et pourquoi refuser.

Emmanchés, penauds mais émerveillés nous acceptons.

 

Les vagues ondulent, frisent puis moutonnent. Nous sortons de l’estuaire rondement et gagnons la pleine mer avant de voir bondir sur l’horizon la minuscule silhouette de Mantanani.

                                                      

 

Le vaisseau tranquille ralentit puis glisse dans la magnifique baie des îles. Mantanani est un archipel de trois îles.

Les eaux sont incroyablement lumineuses. Rien à envier aux eaux Maldiviennes.

 

Le pêcheur me demande de quel côté de l’île nous souhaitons être déposés. Le souvenir d’une carte glanée sur le web me fait indiquer la plage située à gauche de l’île. C’est ici que les dugongs sont localisés, en face du seul resort.

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La plage est une merveille. Sauvage et authentique comme je les aime. Nous franchissons quelques arbres jonchant le sable blanc avant de poser nos sacs près du panneau « Mantanani eco resort ».

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L’arrivée est insolite.

Malgré le bruit peu discret du bateau, nous ne sommes pas remarqué. Un désert. Personne. Aucun vêtement étendu sur les paliers des vingt bungalows.

 Etrange sentiment. Tout le monde doit être en plongée, ce n’est pas possible qu’un tel endroit soit abandonné.

 Nous avançons alors jusqu’au restaurant terrasse servant entre autre de terrain de sieste. Un jeune homme roupille massivement sur le plancher de teck.

En guise de réveille-après midi je toussaille. Il sursaute et hallucine de nous voir. Il ne parle pas anglais et me fait comprendre qu’il va chercher ou réveiller quelqu’un d’autre.

Un autre gars arrive tout aussi étonné. Il se prénomme Johnny et me demande comment nous sommes venus. Il ne comprend pas que nous ne sommes pas passés par son bureau d’agence.

- Tant pis on va dormir dehors.

 Les gamins sont ravis. Soupe à la grimace. Ils ont vu les vaches sur la plage.

 Emotion passée, les idées un peu plus claires Johnny nous convie à poireauter quelques minutes. Il décide d’appeler sa direction pour connaître notre sort.

- 250 Ringgits per night with meals. Près de 50 euros en pension complète.

Il se sent malgré tout gêné et m’explique que pour les repas cela sera du simple. Ils n’ont rien prévu.

- No problem.

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Nous avons le resort pour nous quatre, et choisissons donc le bungalow le plus près de la plage. Magnifique.

Il est près de quinze heures et nous tentons une petite mise à l’eau au spot nommé « Clam garden », le jardin des bénitiers. Les eaux sont translucides mais les fonds étonnement pauvres. Nous faisons de la fin de l’après midi un temps de glandouille et de baignade. Nous réservons notre journée de demain pour provoquer la rencontre avec les dugongs.

Le soleil joue avec l’azimut, notre ombre sur le sable est rétrécie. Il est temps de rentrer. Le marchand de sable est chargé ce soir, nous sombrons comme des pierres.

                                                    

Jour 2

 

Avant que l’aube se dodeline sur la mer de chine, nous baudissons de notre lit.

Nous imaginons les dugongs nous attendre, bien sages, à tondre les herbes marines de la baie voisine. Aujourd’hui est notre seule opportunité.

Branle bas de combat ! A jeun, notre convoi familial se met en marche et en quête animale sous les coups de cinq heures. C’est tôt pour des vacances. Je le sais.

 - j’espère qu’on va les voir tes dugongs ! Manifeste Morgann les paupières gonflées.

Je l’espère aussi car cela risque d’être la fête aux ducongs sinon. Et là mes numéros de zouave au dessein de diversion ne feront rien….

Nous longeons la plage principale du resort ; croisons des enfants lève tôt, machettes en main ; et arrivons sur la péninsule qui nous faisait horizon il y’a une demie heure. Bordée d’un village de pêcheurs, l’anse concave et turquoise est panachée de bosquets sous marin. Cela semble être un endroit idéal pour venir manger et se reposer.

- mais tu n’es pas un dugong ! me fait remarquer Loïck.

- Quoique avec un peu d’imagination…lui répond sa mère.

- C’est pour mon côté attendrissant que tu dis ça…

- Moui moui…

Sourires complices.

Tuba en bouche; nos premiers coups de palmes se veulent harmonieux, la nage silencieuse.

Accompagnés de serpents des Philippines et de quelques murènes nous sommes comme l'aiguille vers son pôle, attirés vers la plus étendue des prairies sous marine. La visibilité est contrariée mais mon regard accroche une masse grise à une centaine de mètres.

Mon souffle devient court. De ma paume, j'invite mes poursuivants à ralentir leurs coups de palmes. La forme pourrait fuir.

Je veux qu'il s'habitue à notre présence, nous stoppons même notre vogue. Nos mains gouvernent le cap, le courant fera le reste du chemin.

Nous croisons de nombreux bénitiers vides. Survolons les pâturages tantôt blancs, tantôt verts ; et s'approchons à brasse comptée du sinérien.

Le placide s’immobilise, se déplace, se fixe, nous fixe, stagne, se retourne. Il se mouve singulièrement.

Bizarrement. Improbablement.

Imagination, illusion, déception. . Point de vache de mer.

 Bien triste rencontre, une bâche. Un vulgaire et maudit plastique.

 En optimiste je me refuse aux pressentiments et poursuivons notre errance prospectrice. Il nous faut une journée d’immersion, un déjeuner expéditif, des centaines de coups de palmes et des kilomètres de nage pour faire foi du même inventaire.

Plastiques, verres brisés, troncs d'arbres, vieux filets de pêche parsemés ci et là...Tout se résume à un univers d'artifices malheureux auquel j'étais loin d'imaginer.

Je ne sais pas par quel miracle un dugong viendrait s'égarer ici. Je ne sais pas par quel miracle un dugong pourrait vivre ici.

Les jardins sous marins de Mantanani souffrent. Etouffent.

Les poissons et coraux ne sont pas à la fête. On en voit peu pour être honnête. C’est une déception. Pour nous, mais surtout pour Dame nature. Mes rêves de nature se transforment alors en nausée. Je dois me rendre à l'évidence; la réalité terrasse aujourd’hui mes naïves images.

Pourquoi. Comment.

Guère envie de faire le procès de quiconque vivant ici, mais je ne peux m'empêcher de penser que l’insouciance et le manque de vision à long terme ont eu raison de ce trésor jadis.

Image hébérgée par hiboox.com

Ces  deux photos  ne sont  pas ma propriété.

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On a préféré parer l' « Eco resort » de jolis artifices que d'appréhender et de protéger cet environnement exceptionnel. Les troncs d'arbres ballestés des trucks boat ont terminés leur course folle et destructrice sur les prairies coralliennes de Mantanani.

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Dans un constat global, l'homme est avide; stupide aussi. Mon avis est simpliste mais je résume les maux de Mantanani à notre arrogance, à notre assise que tout perdure.  En pourrissant cet écosystème, l'homme coupe la branche sur laquelle il est assis. Dans sa disparition, le mammifère entraîne aussi la vie de l’archipel dans le tourbillon de l'irréversible.

Plus étonné de voir le resort abandonné des touristes. Pas étonnant de voir le centre de plongée sans équipements. Point surprenant de voir si peu de bateaux de pêches au village.

Image hébérgée par hiboox.com

 L'état du milieu marin de l'archipel est le reflet de son avenir.

Mantanani meurt en dessous, agonise au dessus. Si sauvage, si belle, si triste.

- Peut être qu’on en verra demain. Tente de me rassurer mon fils.

- Non, mignon. On n’en verra pas. Mais j’espère me tromper.

 Fatiguée, Morgann ajuste mes oreilles en m’habillant d’un costume trois pièces. Un sourire et un câlin suffisent à éteindre son volcan.

L’heure est à la douche puis au dîner. J’aime le soir pour ce qu’il représente. Un instant convivial, intellectuellement chaud. Un temps calme, un temps d’échange. Chacun prend son espace de parole dans le respect de celui de l’autre. Et même si la journée est soldée de déceptions, nous sommes heureux d'être ensemble et d'avoir tenté l'aventure « Pulau Mantanani ».

Johnny nous rejoint en fin de repas. Autour d'un café, nous lui faisons récit de notre journée et l'interrogeons sur les dugongs.

 Originaire de Semporna, il nous informe qu'il est moniteur de plongée depuis deux ans à Mantanani et qu'il observé une seule fois l'animal dans les eaux de l'archipel.

Depuis plusieurs mois, rien.

- Pour quelles raisons ne viennent ils plus à ton avis ? Je lui demande.

Il évoque clairement les raisons d'une telle disparition. Le problème ne se limite pas localement, il est international. L'animal aurait même disparu de la grande barrière australienne. Il avance des hypothèses comme la pollution et le comportement solitaire de l'animal.

- Ils sont peut être chassés aussi ?

- Ils sont toujours chassés pour leur viande dans quelques endroits reculés mais de manière culturelle. Cela n'a pas grande incidence, je pense. Il faut porter davantage le regard sur la destruction de leur environnement . Me dit il et poursuit : 

 - Les plantes qu'ils affectionnent couvrent uniquement les fonds de baies calmes et bien abritées, mais ces endroits sont aussi idéals pour l'implantation de villages ou de structures touristiques. Et puisqu'ils sont sensibles à toute modification de leur environnement, les dugongs s'en vont, au mieux, ailleurs. Je te laisse imaginer le pire.  Plusieurs d'entre eux ont été retrouvés mort dans le nord de Bornéo tout près des Philippines, après avoir ingéré malencontreusement des ordures d'origine humaine.

Comme s'il s'imposait, nous terminons cette consternante discussion par un silence.

Jour 3

Notre nuit a été aussi agitée que les branches de palmes et le ressac sur les plages. On a hyper mal dormi. Et le vent semble ne pas vouloir faiblir.

Le temps se gâte.

Nous avons malgré tout encore la journée pour profiter de l'île, le rendez vous avec le pêcheur est fixé à quinze heures cet après midi. L'état de la mer m'inquiète, les vagues sont déjà formées et risquent de prendre davantage de volume au fur et à mesure que le jour avance.

 Nous revenons vers midi d'une tentative sous marine supplémentaire quand deux bateaux s'approchent de l'île. J'avais vu juste ce matin. Le pêcheur m'explique qu'il ne faut pas attendre davantage car la mer sera impraticable en début de soirée. Nous partons à la hâte, remballons rapidement nos affaires en prenant soin de protéger ce qui doit l'être. Nos quatre sacs à dos vont dans le premier bateau, nous dans le second.

Cela risque de bastonner. Point besoin d'être fils d'une terre de marins pour voir que l'allure de la charpente et de la proue n'est pas étudiée pour prendre la houle. Le fond est plat, le fend lame inexistant. On va s'en prendre plein la tête.

On s'installe en calant tant bien que mal ce que nous souhaitons préserver entier, notre dos et notre derrière. A peine sortis de la baie, le rodéo marin entame son interminable et frénétique secousse. D'un bras ferme je bloque Morgann contre mon corps; de l'autre j'agrippe le pommeau du cheval fou, la quille. Les bras se tétanisent rapidement. Loïck et Isa se réfugie sous une des traverses de la coque. Bien qu'expérimenté le pêcheur choisit de prendre les vagues de face.

Un calvaire pour les organismes. Chaque franchissement montant, les vagues giflent nos visages et maintiennent par force nos paupières fermées. Chaque bascule descendante s’apparente à un massage de catcheur. J'ai beau changer de position rien y fait, j'aurais au mieux l'arrière train couleur arc en ciel.

L'épreuve dure trois heures. Nous arrivons éprouvés et exténués à Kampung Kuala Abai. La douleur se lit sur nos visages croûtés de sel.

 

 L'accueil souriant de la famille chez qui nous sommes reçus pour dîner ce soir nous fait oublier pour quelques secondes notre aventure. Le deuxième bateau arrive quelques minutes plus tard avec nos sacs, devenus pour l'occasion des serpillières. Nous prenons possession de notre chambre au « Medan ikan bakar ».

Rinçons et étendons rapidement nos dix kilos de linge. Seuls voyageurs dans le coin, nous attirons instantanément les regards et les attentions. Plusieurs femmes du village nous apportent de petits trépieds en bois pour étendre notre linge. Reliés entre eux par des passerelles en bois, les dix bungalows de Medan font face à Kampung kuala Abai. Les sourires pleuvent autant que notre linge goutte.

Isabelle et les enfants ne tardent pas à être invités par un groupe d'adolescents à jouer aux cartes. Peu coutumier et manquant d'intérêt aux jeux de cartes, je préfère garder le retrait afin de privilégier l'observation.

Un pas de porte en guise de tapis de jeu, les joueurs forment un cercle et s'assoient. Isabelle explique alors par mimétisme, onomatopées, mimiques et gestes communicants la règle du Chaoui. La pédagogie du clownesque semble faire ses preuves, les réactions d'enthousiasme et la compréhension sont immédiates.

Après quelques minutes une femme m'agrippe le coude et m'indique du doigt la terrasse sur pilotis surplombant l’Abai. Je marque un temps de réflexion, je ne saisis pas sur le moment ce qu'elle souhaite me dire. J’aperçois alors un bras s'agiter et m'inviter d'un geste à partager un kopi (café) et quelques pisang goreng (bananes fries).

Penaud, je rejoins le groupe de huit hommes. On me tire une chaise, je m'assois au centre de la tablée. En une seconde mon moment devient frisson. Un tourbillon intérieur, un dédale affectif cherchant à accorder au mieux mes émotions et ma raison. Je veux jouir dans la plus grande tranquillité cette rencontre, sans me réduire à la seule fonction langagière.

Timides, impressionnés. Un court silence s'installe. On s'observe. On se sourit.

 Une femme prend en main la communion en me tendant l'assiette de bananes fries. Je me sers et en porte une à ma bouche.

• Je ponctue ma bouchée par un Bagus ! (Excellent)

 Les rires sont instantanés, je ris avec eux. Et ne souhaitant pas les priver d'une telle opportunité, je poursuis en déballant mon artillerie de mots en malais. Ma parure est bien ridicule pour prétendre à entamer une conversation, mais ils semblent honorés de l'effort.

Jusque là silencieux; se suffisant à observer, l'homme assis à ma droite prend la parole. Dans un anglais impeccable il me demande depuis combien de temps nous sommes en Malaisie. Surpris de rencontrer à cette table une personne anglophone, je lui réponds en bafouillant.

D'une soixantaine d'années, l'homme est un scientifique retraité et d'origine Bajau comme tous les habitants de Kampung Kuala Abai. Il m'explique qu'il travaillait dans l'étude sismique sur Kudat au nord de Bornéo; et que les relations internationales étaient aussi son quotidien. Je rebondis en l'informant que nous en revenons et que nous avons été subjugué par la beauté des plages de Simpang Mengayau, la pointe à l'extrême nord de Sabah.

Comme un père à son fils, il coupe chaleureusement mon élan en posant sa main sur la mienne. Il traduit nos jours passés à la patiente tablée.

 Ecoutes, regards, réactions.

 Ils m’invitent à poursuivre en me proposant un autre kopi. Vers dix huit heures deux autres hommes rejoignent la terrasse du Medan, des fonctionnaires chargés de vérifier et de faire appliquer les quotas de pêche. Ici la reine c'est la gambas. J'explique qu'en France, nous voyons sur nos étals de surgelés des gambas provenant de Malaisie. Ils sont sciés.

Entre deux discussions, je profite pleinement de la vue qu'offre la terrasse. Un panorama somptueux sur le Mont Kinabalu, ses hautes cascades coiffées de brumes et habillé du bruit de la vie sur le limon de l'Abai...Un lieu magique pour les yeux et les oreilles.

Au même rythme que le soleil, l'heure a tourné. Je remercie chaleureusement mes hôtes en leur expliquant que je dois m'éclipser. Ne l'entendant pas ainsi, deux d'entre eux se lèvent et nous invite à partager leur repas ce soir. Dur et compliqué de dire un non après ces instants. Je leur parle alors de GR, de Yanti et de leur invitation passée. Ils comprennent mais réitèrent leur hospitalité pour demain. Embarrassé je leur explique que nous devons partir impérativement demain matin pour prendre notre avion pour Tawau à Kota Kinabalu.

 Faudra vraiment que l’on revienne. Pour eux. Pour nous.

Il dix neuf heures trente, GR est à l’heure. Il s’est fait prêté un véhicule pour venir nous chercher. Nous roulons sept courtes minutes avant de s’arrêter. Nos hôtes vivent sur une petite baraque flottante, vivant au rythme des caprices respiratoires de l’Abai. Ce soir c’est pleine mer, et devons franchir quelques plateformes chancelantes en jouant à l’équilibriste sur de vulnérables passerelles. Nous arrivons toutefois à bon port, chez eux.

 Embrasés de la lumière douce qu’offre la lune ; une quinzaine de visages scrutent notre arrivée, assis sur la grande terrasse.

 Modestie et précarité matérielle. Richesse et luminescence humaine.

 Quand GR nous présente à ses parents, l’émotion est palpable. Nous sommes gauches, ignorons comment s’y prendre. On laisse faire, de peur d’offenser. La mamie me prend les mains, avant d’explorer tactilement les bras et les joues de mes enfants.

Nous sommes ensuite guidé à table. Quatre couverts. Comme dans n’importe quel restaurant. Nous sommes pantois. Nous nous asseyons quand même.

Vient alors cinq plats de poissons et de légumes cuisinés humblement merveilleux. Trop d’honneur, trop de tout. Nous attendons un instant, interrogatifs.

GR nous convie à manger. Je lui réponds gestuellement de notre désir de les avoir à table avec nous. Il me remercie par la négation et reformule son intention de départ, en m’indiquant qu’ils mangeront après nous. Nos restes. Puis ceux du patron pêcheur de GR. Je me résigne et me fait violence en traduisant cette dynamique en une pratique culturelle.

Nous mangeons tout quatre affectivement bousculés. Tant intense, tant dérangeant. Je ne trouve pas encore les mots aujourd’hui pour ce carnet.

 Alors les dugongs dans tout ce dédale ? Dans toute notre aventure de ces trois jours, la légende des sirènes…

Si pour Mantanani la légende n’est restée qu’au mirage et à la déception écologique ; Kampung Kuala Abai s’est fait le territoire des sirènes, de la courtisane du fils de la terre de marins que je suis…

Si votre navire rencontre les chants d’amour de ce village ; ne vous attacher pas au mât, ne vous boucher pas les oreilles de cire…Oubliez vous et vivez cette rencontre inoubliable avec les bajaus, les seules vraies sirènes de Bornéo.