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| 5 / La légende des sirènes. |
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La légende des sirènes,les dugongs de Mantanani Retour sur nos pas. Plongée rétroactive d’un an. Août 2005.
Nous entrons dans l’office de tourisme de Kota Kinabalu. Un photomontage accroche immédiatement notre regard. Comme pour la promotion d’un film de cinéma, l’affiche se targue à transformer les curieux en spectateurs. Pulau Mantanani à la une ; en dessous du titre une plage bordée d’un bleu à faire rougir le plus beau des turquoises, la gueule attendrissante d’un dugong broutant des phanérogames. Peu connus du grand public ; ces charmants marins à l'origine des sirènes appartiennent à l’un des deux derniers représentants des sinériens. Cousin du lamantin, la queue plate en demie lune, un corps débonnaire et pataud de trois à quatre mètres de long, les placides herbivores doivent offrir en un coup d’œil neuf cent kilogrammes d’amour. Les rapports mondiaux de l’environnement quant à leur survie sont dramatiques, pessimistes et bouleversants ; nager avec eux serait une expérience unique. Après nos vaches de mer, revenons à nos moutons… De concert sur le choix du film, nous nous dirigeons vers l’ouvreuse, une des fonctionnaires de la succursale. Où ? Comment ? Combien ? L’office de tourisme nous renvoie alors auprès d’une agence de voyage ayant le monopole, située dans le sud de Kota Kinabalu. Un coup de bus plus tard, nous arrivons devant le bureau du North Borneo Expedition. En cinq minutes nous sommes fixés. Le rendez vous avec les mammifères est avant tout une rencontre abusive. Près de mille euros pour nous quatre, pour deux jours. Impensable, impossible. Dans la supposition d’une alternative à la proposition indécente, nous déclinons naturellement l’offre pour nigauds. Revendiquant notre place d’électrons libres ; entêtés ; nous savons à l’instinct qu’il existe indéniablement un autre moyen d’aller sur Mantanani : le culot. Des trois horizons interrogatifs que génère l’élaboration d’un itinéraire ; notre regard peut se poser aujourd’hui sur l’un d’entre eux, le « Où ». Partagés et incertains sur le « comment » et le « combien », les évidences ne pourront émerger qu’à Kota Belud. La ville continentale la plus proche géographiquement de la rencontre convoitée. Retour vers le futur. Aujourd’hui. Juillet 2006. Cela fait déjà deux heures que nous avons quitté Kudat, ville à l’extrême de la pointe nord de Bornéo. Le minibus nous dépose, à notre demande, tout près de la mosquée verte de Kota Belud. Un marché, un centre ville bouillonnant, plusieurs commerces mais pas l’ombre d’une office de tourisme. Cela se complique. Comme des spationautes évoluant d’un pas hésitant sur une planète étrangère, le cerveau en apesanteur; nous marchons hagards vers la première station orbitale, un commerce. Courtoisie d’usage en malais, j’embraie sur un comment pouvons nous rejoindre Pulau Mantanani. Météorite en pleine face. Personne ne parle anglais, tous pratiquent la langue du sourire. Vient les gens, les gestes, les rires, les attentions, une foule curieuse et mon traducteur franco/ malais tout neuf. Je tente : - Mana kapal Mantanani ? Où bateau Mantanani ? Jacques Villeret n’a pas fait mieux dans la Soupe aux choux ; mon accent flatulent nous confronte illico presto à un essaim de De Funès. Je deviens en trois secondes la denrée d’une vingtaine de Glaudes, de Cicisses et de Francines… Mise en boîte, railleries, mimiques généreuses, plaisir de vivre, on rit aussi… Hier ; Ringard, cabotin, minable…je regarde aujourd’hui ce film bien différemment. Une demie heure s’écoule, les perles sur nos fronts aussi. Les index s’agitent dans tous les sens, les sourires dans toutes les directions… On s’y perd. Mantanani s’éloigne faute de mots. L’idée de renoncement m’effleure même l’esprit quand un pick up se stationne à notre niveau. Moustaches latines, cigarette en bouche il bredouille anglais. Providence. Je ne me suis pas trompé sur la complicité rieuse de tout à l’heure, un des gausseurs nous est venu en appui. Il comprend rapidement que nous souhaitons aller sur Mantanani. A notre requête il me répond. Je ne le comprends que phonétiquement. - Kamp para kelbaye… Patiemment il décompose sa lexie à mon oreille. Je ne comprends toujours rien. - Map !! Bingo, je sors ma carte. Il m’indique alors en bord de côte, un village ne figurant pas sur ma carte. Il nous fait signe de grimper dans son pick up. A ses somations Isabelle et les enfants se hissent sur la plateforme du véhicule en prenant appui sur un des pneus ; à ses recommandations je prends place dans l’habitacle. Nous sommes séparés. Le clivage homme/ femme et enfants me dérange plus que jamais. Je dois pourtant le respecter. Kota Belud lâchée, le tas de ferraille roulant emprunte les traverses et navigue rapidement à vue. Évite les chèvres et mobylettes inconscientes, puis les buffles d’eau traversant la route pour rejoindre une autre mare. Le dépaysement est déjà là. Vingt minutes passent. Nous arrivons dans un premier groupe de baraques, surplombant un estuaire, quand une famille fait signe de la main. Notre chauffeur s’arrête et l’embarque, sans négoce, sur la plateforme du véhicule avec ma tribu. Nous roulons encore cinq petites minutes avant de franchir le pont enjambant l’étier, l’Abai. Vient un panneau indicateur : Kampung Kuala Abai ; Et le panorama l’accompagnant. Quelques fumerolles blanchâtres frangeant un gris orageux ; Kampung kuala Abai s’organise sur une centaine de mètres. Pareillement qu’une route de nos campagnes françaises bordée de peupliers ; l’unique chemin du village s’encadre d’une myriade de chez soi et de petits commerces de rue. Plus le véhicule s’enfonce dans le village, au plus les habitations prennent de tristes apparences. Maisonnettes sur pilotis, gentilhommières au palier boueux, gabionnades puis gourbis. Une ascension sociale par le sommet. Deux coups de paumes sur le haut de l’habitacle mettent fin à mon observation hypnotisée. La famille convoyée souhaite descendre. Comme sur le quai d’une gare leurs mains s’agitent alors en direction du train qui part, le regard rieur pointé sur mes trois amours. Le partage sur la plateforme du pick up n’a pas dû se restreindre qu’à l’espace. Le chauffeur fait demi tour et revient en amont du village. Je ne me suis pas trompé, les patrons pêcheurs occupent le premier tiers latéral du village. Il se gare en double puis m’invite sur un ton influent à rester dans le véhicule. J’en déduis qu’il souhaite négocier à ma place. Je le sens moins honnête sur ce coup là. Il coupe le contact et sort rejoindre un groupe de trois hommes. Je les reluque en comptant sur mon sixième sens. Puisque la communication gestuelle, celle du corps, en dit parfois davantage que les mots ; je sors en restant près du véhicule pour démontrer que je ne suis pas qu’un porte monnaie. Il revient pour me faire une proposition ; le regard fuyant, un centième de seconde. - le pêcheur vous demande 800 Ringgit. (180 euros) Il nous a pris pour les maîtres du feu, c’est un escroc. Je ne cherche même pas à négocier. Je l’informe toutefois quant à ma connaissance tarifaire du litre de carburant et de la quantité que consomme un moteur de 55 chevaux pour une traversée d’une heure trente. Il tique. Se sent mal à l’aise. Gourmandise gagne petit, et perd auguste confiance. D’un merci je le libère en m’acquittant de ses services et tente notre affaire dans le profond du village. Nos quelques pas se transforment rapidement en un terrain d’enthousiasme. Isabelle me raconte sa rencontre avec la famille sur le pick up. Le voyage est vraiment une aventure singulière. Vous pouvez partir ensemble, partager le même véhicule sans y voir les mêmes paysages. Ayant fait part de notre souhait de découvrir Mantanani ; la famille sans nom s’est fait celle du oui à toutes les interrogations d’Isabelle. Partir seul restreint finalement les possibilités d’errance, des mains tendues. Sans elle j’aurais sans aucun doute rebroussé chemin aujourd’hui. Et puis toute cette brillance exotique n’aurait pas le même éclat si je n’avais personne avec qui la partager. Si simple, si belle. Je suis chanceux de partir avec une femme, ma femme, qui accepte tout de mes fringales décalées. Plans foireux, organisation suspendue dans une course folle, aventures en transit pour la fin du voyage. Chacun de ses sourires font mouche. Elle est toujours là. Et quant il le faut. - Il faudrait essayer de retrouver cet amour de famille. Ils m’ont proposé leur aide. - Ils parlent anglais ? - Oui. S’en suit alors une course au trésor. A la recherche de la famille perdue dans l’arche de Kampung kuala abai. Tout est mélangé, un vrai pudding. Nous croisons des enfants rieurs, les vaches, aigles pêcheurs et chèvres, poules et coqs avant de retrouver notre famille de cœur. Le père est surpris de nous revoir et comprend que nous avons besoin de lui. En cinq minutes nous réglons l’histoire du bateau. De 800 nous passons à 400 ringgits l’aller / retour. « GR » le père de famille nous invite à attendre le pêcheur sur une des terrasses flottantes de la rive gauche de l’Abai. Yanti, l’épouse, nous rejoint avec "Aïn"son petit dernier. Autrefois réceptionniste dans un grand hôtel de Kota Kinabalu ; GR parle un anglais impeccable. Une petite heure s’écoule, les tendres échanges avec. L’aimante famille nous adresse leurs meilleurs égards et souhaite nous avoir chez eux dans deux jours, une fois notre trip achevé. Nous ne connaissons rien de leurs coutumes. Comment décliner ? Et pourquoi refuser. Emmanchés, penauds mais émerveillés nous acceptons.
Les vagues ondulent, frisent puis moutonnent. Nous sortons de l’estuaire rondement et gagnons la pleine mer avant de voir bondir sur l’horizon la minuscule silhouette de Mantanani.
Le vaisseau tranquille ralentit puis glisse dans la magnifique baie des îles. Mantanani est un archipel de trois îles. Les eaux sont incroyablement lumineuses. Rien à envier aux eaux Maldiviennes.
Le pêcheur me demande de quel côté de l’île nous souhaitons être déposés. Le souvenir d’une carte glanée sur le web me fait indiquer la plage située à gauche de l’île. C’est ici que les dugongs sont localisés, en face du seul resort.
La plage est une merveille. Sauvage et authentique comme je les aime. Nous franchissons quelques arbres jonchant le sable blanc avant de poser nos sacs près du panneau « Mantanani eco resort ». ![]()
L’arrivée est insolite. Malgré le bruit peu discret du bateau, nous ne sommes pas remarqué. Un désert. Personne. Aucun vêtement étendu sur les paliers des vingt bungalows. Etrange sentiment. Tout le monde doit être en plongée, ce n’est pas possible qu’un tel endroit soit abandonné. Nous avançons alors jusqu’au restaurant terrasse servant entre autre de terrain de sieste. Un jeune homme roupille massivement sur le plancher de teck. En guise de réveille-après midi je toussaille. Il sursaute et hallucine de nous voir. Il ne parle pas anglais et me fait comprendre qu’il va chercher ou réveiller quelqu’un d’autre. Un autre gars arrive tout aussi étonné. Il se prénomme Johnny et me demande comment nous sommes venus. Il ne comprend pas que nous ne sommes pas passés par son bureau d’agence. - Tant pis on va dormir dehors. Les gamins sont ravis. Soupe à la grimace. Ils ont vu les vaches sur la plage. Emotion passée, les idées un peu plus claires Johnny nous convie à poireauter quelques minutes. Il décide d’appeler sa direction pour connaître notre sort. - 250 Ringgits per night with meals. Près de 50 euros en pension complète. Il se sent malgré tout gêné et m’explique que pour les repas cela sera du simple. Ils n’ont rien prévu. - No problem.
Nous avons le resort pour nous quatre, et choisissons donc le bungalow le plus près de la plage. Magnifique. Il est près de quinze heures et nous tentons une petite mise à l’eau au spot nommé « Clam garden », le jardin des bénitiers. Les eaux sont translucides mais les fonds étonnement pauvres. Nous faisons de la fin de l’après midi un temps de glandouille et de baignade. Nous réservons notre journée de demain pour provoquer la rencontre avec les dugongs. Le soleil joue avec l’azimut, notre ombre sur le sable est rétrécie. Il est temps de rentrer. Le marchand de sable est chargé ce soir, nous sombrons comme des pierres.
Jour 2 A suivre… |
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