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   LE JARDIN DE DIEU : Pulau Kakaban.

Il est sept heures trente mais cela n’empêche d’avoir une kyrielle d’amour à la porte de notre bungalow.

Souriants ; le petit fils de Susup, Tiow, Jessica et trois autres moues attendent sagement Morgann et Loïck. Ils savent que nous repartons pour la journée entière, et veulent profiter de leurs nouveaux copains au maximum.

John, propriétaire de notre losmen, me rejoint sur le ponton et me fait part qu’il sera du voyage aujourd’hui.

 Gérant de son Homestay, John est aussi un des rangers chargé de recenser, pour le compte de WWF, les tortues venant pondre sur les plages de Derawan. Il m’a promis, à notre rentrée de Sangalaki hier au soir, que nous irions à la chasse comptable des Penyu (tortues) ce soir, vers minuit.

 Sa présence, couplée à Udhien, est gage de qualité en enseignements quant aux découvertes planifiées aujourd’hui.

Brun, cheveux courts, l’œil vif, un sourire anarchiquement denté, un rire complaisant mais rond, l’allure affûtée John est un gars de la même teneur sensorielle qu’Udhien ; emprunt de l’essentiel à l’intérieur : la simplicité.

 Une heure passe, nous sommes de retour sur le caboteur patriarche de Susup.

 Même groupe qu’hier, même tour de manivelle, mêmes émanations crachoteuses…le moteur démarre encore une fois.

Par Miracle.

Le moteur tourne à plein régime, mais son allure est idéale pour la pêche à la traîne. Susup sort des lignes de fonds, et propose vite aux enfants de jouer aux pêcheurs.

Joindre l’agréable à l’utile.

Trois thons et deux barracudas sont sortis de l’eau avant d’apercevoir Kakaban.

Du caboteur il est difficile de se faire une idée quant à la forme de l’île. Elle semble plus grande que celles déjà découvertes.

Susup contourne la pointe nord. S’approche et vient mouiller son grappin au centre d’une courbure de l’île, sur un ancrage de fortune.

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Comme bon nombre de voyageurs, j’associe souvent l’idée d’aventure aux paysages dépourvus de la main de l’homme ; Kakaban est une sauvage, une indomptée.

Je suis de suite séduit.

Le passé de l’île est sûrement volcanique. Le littoral est un mur naturel, singulièrement et extraordinairement découpé ; buriné comme peut l’être un visage d’homme de mer, hirsute d’une jungle touffue.

 Ici comme ailleurs la mer joue son rôle érosif, nous apercevons par endroits d’animalcules cavités et des tunnels perforant l’enceinte calcaire.

Le paysage inspirerait bien des peintres.

Le feldspath de ses roches fougueuses frangent un cœur de jungle, les eaux aigues marine rencontrent le saphir des grands fonds. Une aventure aux couleurs indociles.

 Nous ne sommes pas les pionniers, bien entendu, à admirer les premières pages de Kakaban ; mais il émane d’elle un parfum d’expédition.

                                 

Chaussures et t-shirts au dessus de la tête, nous devons nager trois cent bons mètres pour rejoindre la base des quatre mètres de la fortification indigène.

La visibilité est à couper le souffle, le tombant impressionnant. Les enluminures explosent aussi sous l’eau.

Pieds au sec, John nous dirige vers l’escalier ; un tronc d’arbre ; permettant d’atteindre la terre ferme. Incliné à quarante cinq degrés, la grimpette sur le palmier s’annonce assez périlleuse. La moindre chute sur les écueils acérés se solderait par de profondes blessures. L’escalade est heureuse mais j’imagine la difficulté que sera la descente. La glissade en toboggan est  d'ores et déjà à proscrire…

La vue d’en haut est sublime. Mais Kakaban protège bien d’autres merveilles.

A quelques pas, un lac.

Il surgit comme un éclair turquoise entre les bases des palmiers et les éléphantesques fougères.

      

 Clos ; enclavé dans la jungle tropicale comme la piste dans son arène, le lac est le théâtre de bruissements et de sifflements. De larges lianes brandillent jusqu’à embrasser la lagune, alimentée par l’océan via les passes naturelles.

Figé. J’observe. Contemple.

 L’atmosphère se décline alors en un sentiment de profond abandon. Nous avançons hypnotisés par cette féerie écologique. Encore et toujours l’observation béate d’une suite ininterrompue de fabuleuses découvertes.

 L’appel de la jungle est fort.

Je m’efforce de garder mon regard sur nos pieds, nous pourrions marcher sur un des fourmillants coraux. Kakaban forme avec sa forêt tropicale et son monde corallien, le plus riche des écosystèmes qui soient ; une usine à fabriquer de l’oxygène et à stocker le gaz carbonique.

Nous traversons le lac dans sa largeur, et gravissons un corridor tropical boueux et pentu. John me signifie que le trésor n’est pas là.

  

Kakaban
Vidéo envoyée par yannsenant
                                                                                

Cocos, ananas, bananes, oranges…A chaque courbe de sentiers, les hauts étalages sont magnifiquement achalandés.

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 La marche est cahin-caha, emprunte aux obstacles naturels de l’insoumise.

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Quarante minutes de branches folles, de franchissement de troncs couchés, déambulation dans des labyrinthes de racines aériennes, d’enchevêtrement dans d’autres rhizophoracées….et tout cela en tongs !

Nous arrivons ruisselants et esquintés au bord du second lac.

- It’s here ! M’indique John.

 La mise à l’eau s’annonce coriace.

 Morgann manifeste stricto sensu son raz le bol.

- si j’avais su j’aurais resté à l’autre lac !

- je serais…

Il faut se frayer un chemin parmi les pneumatophores des palétuviers bordant le lac, en évitant de se ramasser lamentablement sur les huîtres poussant dessus. Et après ce parcours du combattant, il faut se jeter à l’eau avec le masque et tuba.

Je montre l’exemple à ne pas suivre. J’avance en prenant tant bien que mal appui sur les souches dépourvues de lichens, et je me vautre pitoyablement dans les racines proches de l’eau…je m’écorche le ventre, et évolue à quatre pattes jusqu à l’eau…style peu élégant mais pragmatique.

N’ayant pas perdu une miette de ma pirouette, Isabelle se marre…les enfants embrayent son pas hilarant. Cela n’empêche pas mes amours de chambreurs d’imiter ma technique du quatre pattes.

Loïck est le second à tenter le grand « sot » :

- Papa c’est quoi les trucs rouges qui bougent ?

- Allez saute, on ne va pas y passer la nuit !


Vidéos sabah kalimantan 061
Vidéo envoyée par yannsenant

PLOUF !!

 Une fois dans l’eau et à la sorte de spongiaire linguiforme je lui réponds :

 - c’est rien, ce sont des petits serpents !

 - HEIN !!!????

Panique à ok corail.

 - Tu ne vois pas que ton père plaisante... le rassure sa mère.

D’un sourire rageur, il me remercie d’une pichnette d’eau.

 PLOUF ! et REPLOUF ! Tout le monde est à l’eau.

Nous sommes accueillis par une danse d’étranges créatures. Une grâce de translucides ombrelles, virevoltant au rythme d’un battement de cœur.

 Des millions de méduses.

Quoi qu’on en pense, je trouve que ce plancton gélatineux, constitué essentiellement d’eau, compte parmi les formes de vie les plus élégantes du monde marin.

 

Comme un parachute gonflé d’air, les méduses de Kakaban entament leur descente aquatique et touchent, en l’absence de vent et de courant, nos corps…

 

Dépourvues de leurs cellules urticantes, la  collision nous est douce, agréable.

Rencontre insolite dans une réserve d’innocence. Presque unique, puisqu’elle n’est possible dans deux endroits au monde. En Micronésie et en Indonésie, ici à Kakaban.

Si les enfants étaient envahis par l’appréhension, l’instant devient une leçon de biologie.

 Ils examinent, touchent, palpent, tripotent.

Certaines d’entre elles ont une curieuse manie, elles évoluent à l’envers en exposant leurs tentacules au soleil. John me confirme qu’il existe trois sortes de méduses endémiques, et que la photosynthèse joue un rôle primordial dans la culture de leur garde manger.

Les algues et les méduses s’apportent un bénéfice mutuel. Pas d’algues sans la méduse, pas de méduse sans l’algue.

Une noce étrange, une union de toute beauté.

 Merveilleux don. Merveilleux ordonnancement de la nature. Merveilleux jardin.

Et puisque seule la nuit peut interrompre l’éclat du jardin de dieu, nous partons. En pensant, nos huit mains enlacées, à notre ami qui doit aujourd’hui déambuler dans un éden similaire. Passionné de nature et d’écologie qu’il était.

C’est la carte postale que nous t’envoyons, Christian.