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         LE BALLET DE  PULAU SANGALAKI

 

Un kopi à la main ; je parcours le long ponton du losmen et m’installe pieds ballants, face à la mer.

Matin gonflé de fatigue, le soleil naissant dore et dessine de ses lumières douces les contours de l’île.

 Je découvre Derawan.

 Se dégage aussitôt du site une ambiance authentique, un charme vécu de l’intérieur.

Du bruit, des odeurs. Cela sent la mer, la vie.

Les vagues qui ont dansé toute la nuit aux pieds des plages ont échoué son lot de détritus naturels. Une mine de trésors pour certains, comme pour ce vieil homme au pas hésitant.

Armé d’une perche il rassemble, boitillant, dans un coin de la plage ; comme nous le faisons dans un caddie ; toutes ses bonnes trouvailles.

Les pêcheurs viennent et vont. Ils sondent l’horizon marin, et se laissent aussi transporter par la curiosité de me voir au bout de leur jetée.

Dans combien de temps la houle faiblira ? Un autre indonésien me rejoint, un café à la main.

L’allure est décontractée, le teint mat, le visage rieur, des cheveux longs couleur ébène ; Udhien fait parti de ces personnes pour qui le visage est la pureté d’une parole, ses traits sont un livre ouvert sur ses pensées.

Il porte la bonté.

Il est originaire de Macassar, capitale de Sulawesi. Il est guide et accompagne un petit groupe de 5 italiens, que je ne tarde pas à entendre….

Nous ne sommes donc pas les seuls européens.

 Il parle un anglais que je comprends parfaitement, aussi je profite pour connaître quelle est la meilleure façon de procéder pour rejoindre Sangalaki, une île au large de Derawan.

 Le hasard, une rencontre, du bonheur.

 D’un sourire chaud comme une accolade fraternelle, Udhien nous invite à prendre place sur le bateau qu’il a chartérisé pour les Italiens ce matin. Mon conditionnement d’européen, me conduit intuitivement à la méfiance. Je ne veux pas être le dindon de la farce, je tente alors de savoir combien nous reviendra la journée.

 Il est incommodé. Parler d’argent lui semble tabou. Quel magnifique Gaston je fais… .

Poli. Regard chaud. Sourire rassurant.

En une oeillade, Udhien paralyse ma bêtise. Notre sottise domestiquée. La France. Structure sociale basée sur les friandises et les caprices clivagieux. Nous avons perdu le fil de l’essentiel, la confiance en l’autre.

Un petit groupe d’adolescents vient mettre fin à notre impécunieuse situation négociatrice, à mon attitude indigente. Ils sont en vacances et ne tardent pas à nous offrir une série de sauts périlleux, du ponton. C’est en les congratulant que je retourne au losmen pour prévenir mes chérubins que nous partons nager avec les mantas dès aujourd’hui.

L’ambiance est vraiment chouette.

Loïck qui remplit à son habitude la demie heure pour se préparer, ne met là qu’une poignée de secondes pour enfiler son maillot de bain et rassembler les autres affaires nécessaires.

Un exploit.

Nous rejoignons Udhien et le petit groupe d’Italiens. Tous issus de la même famille. Cousins cousines, frère et sœur.

 Nous patientons peu, un large bateau approche doucement du ponton sous les coups de 9 heures.

Il est rustique mais semble confortable. D’épaisses et larges planches de bois nous permettent même de prendre un bain de soleil si l’envie nous chantent, ou un bain d’ombre sous l’archaïque auvent. Il y’en a pour tous les goûts, sauf pour la plus jeune des tifosi.

Blonde comme une suédoise, la peau d’une britannique, un maillot deux pièces irrespectueux, un poulpe sur la tête ; la superficielle râle.

Elle choisit stricto sensu sa place, au soleil. Elle va cramer. Au sens propre comme figuré.

 Le plus jeune des deux pêcheurs descend dans la cale pour démarrer l’engin. Tourne une manivelle. Le moteur toussote, et s’amorce.

 Enduite de crème et allongée pile au dessus de la bête antique ; la miss Italia, enfumée, profite en exclusivité des crachotements charbonnés.

 Un ange passe….

Pulau Sangalaki émerge après deux heures trente de traversée. L’ellipse est solitaire, posée sur l’horizon comme une corbeille sur une table.

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 Devant la plage, un anneau de corail s’étend. Une gamme de bleus magnifiques qui frangent à merveille avec l’émeraude de la végétation.

La marée est en fin de descendante, notre bateau reste à distance des écueils naturels sur une étendue peu profonde.

La clarté est envoûtante, l’envie irrésistible, nous sautons du pont.

 Prolifique. La faune et la flore abondent. Les jardins coralliens sont intacts, nombreux et très colorés. Nous nageons durant une bonne heure avant de rejoindre le bateau.

Pas de mantas.

 Les pêcheurs et Udhien sont rassurants ; les raies mantas n’arrivent qu’avec la montante pour se gorger de plancton.

 Nous n’imitons pas les mantas ; nous n’attendons pas la marée et ingurgitons le riz et le poisson frit.

J’ouvre une parenthèse …

Ce matin, en quittant le ponton à Derawan, une ribambelle de gamins agitait leurs petites mains. Mais pas tous. L’un d’entre eux pleurait à chaudes larmes, en braillant :

- Susup, Susup !!! Susup ! Susup !

La prononciation peut faire esquisser les lèvres car il ne s’agit pas de potage, l’enfant sommait son grand père de revenir, et de le prendre à son bord…Susup c’est grand père.

Je ferme la parenthèse…

C’est Susup, Grand père, le sourire éventé mais l’œil expérimenté, qui voit le premier le banc des raies.

Des ailerons moutonnent la mer, le turquoise devient blanc. Susup et Udhien nous invite d’un geste à l’immersion.

Sur un front d’une centaine de mètres, un troupeau de raies mantas fend l’écume.

                                                           

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Curieuses elles mettent leur cap sur nous. Secondes folles, instant d’insouciance et d’inquiétude malgré tout.

Evoluer au sein d’un monde qui vous est étranger, comme celui-ci, créé une perception de notre fragilité humaine. Ces grands animaux sont inoffensifs, mais je sais aussi qu’une seule d’aile peut nous assommer en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

 

Devant un danger qui se veut sauvage, si minime soit il, on laisse sa belle intelligence sur le pont du bateau. On s’en remet  alors à l’instinct de l’animal qui vous fait face.

Face à nous, gueules ouvertes, les divas volent, tournoient, nous frôlent, s’éloignent en un virage magistral et repassent si près qu’on pourrait les caresser.

 

Enormes. Elles sont énormes. Entre quatre et cinq mètres d’envergure pour celles qui ont le ventre blanc. Les noires sont gigantesques, plus impressionnantes et plus craintives aussi.

Dans une énergie formidable, elles veulent nous montrer qu’elles sont belles, majestueuses, élégantes, gracieuses, agiles.

                        

 De vraies cantatrices dans cet opéra sous marin. Comme un chef d’orchestre nous menons par nos mouvances le ballet.


Théâtre d'un ballet sous marin
Vidéo envoyée par yannsenant
 

D’évidence et sans vouloir tirer quelconque gloriole de cette rencontre, la communication et la confiance sont établies.

 Deux heures d’intensité folle, deux heures de séduction.

 En y repensant aujourd’hui j’en ai encore la chair de poule. Comme si je vivais le prolongement d’un rêve éveillé.

Pour mettre une perle de plus à notre collier de rencontres sauvages, un banc de dauphins escorte notre retour sur Derawan...

Journée grandiose.